La pochette montre un dé à jouer, méthodiquement explosé. La résultante, sans doute, ou la conséquence, plutôt, du titre de l'album : God at The Casino. C'est sur qu'il y a de quoi piper le destin.
Le présent disque, qui sort sur le label anglais babel label est un trio tout neuf qui compte deux solistes français que nous aimons beaucoup par ici ; le violoncelliste Valentin Ceccaldi et le batteur Sylvain Darrifourcq. Soit une belle brochette de Tricollectif, de celle qui nous avait tant plus sur le MilesDavisQuintet! (MDQ!). Le jeune frère Ceccaldi est un maître de la texture, qui sait utiliser son violoncelle dans ce qui fait la force de l'instrument, à la fois une palette mélodique infinie et une base rythmique puissante. Dans les nombreux projets dans lesquels on a pu l'entendre. Darrifourcq est un allié de poids.
Avec Tendimite ou Q, mais aussi dans le quartet d'Emile Parisien, il a su démontrer qu'une grande rigueur rythmique pouvait à la fois mener vers les motifs répétitifs entêtants et les accélérations soudaines, vers les constructions extrêmement précises et les ruptures abruptes. Ce disque, ramassé, en est remplie, comme ce remarquable "On a brulé la tarte" inaugural qui monte en puissance. On retrouve à la fois cette incroyable cohésion qui faisait la force du MDQ!, mais aussi ce souffle rogue du troisième larron invité pour clore le triangle, le saxophoniste belge Manuel Hermia.
On ne connait pas assez Hermia de ce côté-ci de la Meuse.
Pourtant, quel saxophoniste !
On aura l'occasion de reparler de lui très bientôt, car son trio va tourner en France en novembre, mais son impétuosité parle pour lui. Sans doute est-ce son intérêt pour les musiques indiennes, sa volonté de chercher dans la musique une spiritualité, mais il y a quelque chose de coltranien dans ses rages soudaines.
Sur "On a brûlé la tarte", il affronte en direct la fusion de ses deux comparses qui nouent leur relation comme on resserre les mailles d'un filet. Hermia se débat, cogne, semble donner les coups de boutoirs suffisant pour faire dérailler l'archet de ses attaques rogues, impavides et absolument déstabilisantes. Mais il ne faut pas envisager ce nouveau trio comme un champs de bataille. Il y a de la nuance, des climats plus apaisés, voire étals. "Du poil de la bête", une composition d'Hermia a curieusement cette beauté brumeuse que l'on apprécie chez Marcel & Solange ou Durio Zibethinus.
Le rôle de Darrifourcq, qui a ajouté de l'électronique à son habituel ménagerie est éloignée de la pulsation : il tinte, il grince, il souligne le râle du saxophone qui s'éloigne... Mais surtout il malaxe la dense trame de l'archet du violoncelle et la sculpte avec beaucoup de soin.
Il est loin, alors, le Darrifourcq de la frappe répétitive pleine d'invention ? Celle qui fait miracle chez MDQ! ?
Que nenni. Plongeons nous un instant dans "Les flics de la police", un morceau qu'il a déjà proposé chez Parisien pour s'en convaincre. On retrouve ce groove souterrain et troublant qui fait trembler toutes les racines carrées. Mais là ou Camarasa était une unité rythmique de plus, Hermia joue la mouche du coche, il se débat, tente de renverser les fonds baptismaux des deux comparses avec une impétuosité absolument excitante.
Ce qui est formidable ici, c'est qu'au lieu de faire capoter l'entente, elle la transforme en un jeu rythmique conquérant qui provoque d'autres réactions en chaîne. God at The Casino est peut-être une vision de ce qu'est un improvisateur : un démiurge qui joue avec le hasard en sachant pertinemment que la route est devant lui, impréparée mais connue. Peu importe. Ce serait un impair que de manquer ce disque.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

175-Pampelune