Parmi les jeunes musiciens auxquels ces pages portent attention, Romain Dugelay n'est pas le plus connu ou le plus encensé, et pourtant, à l'instar de ces acteurs des collectifs de province qui font vivre nos musique en dehors de Paris, il est l'un des plus actif. Membre du Grolektif lyonnais, dont nous parlons de loin en loin, il est saxophoniste dans Bigre ! mais également dans Kouma, dont nous disions il y a peu le plus grand bien.
Il y a quelques années, le projet Polymorphie avait permis de découvrir une visite rendue de ce collectif de musicien au chant, comme le titre Voix le laissait entendre. Cette conception était, elle aussi, polymorphe ; à la fois gourmande de sens et de son, visitant l'univers sombre de Nick Cave par une succession de sensations étranges tout autant du à l'usage d'électronique dans les claviers de Lucas Garnier et de la guitare baryton de Damien Cluzel, tout en rage contenue.
On les retrouve ici dans leur nouvel album Cellule, avec toujours la voix très sucrée de Marine Pellegrini pour dire des textes de prisonniers célèbres. La formule est toujours la même. On le constate dans le délicieusement acide "Jean", tiré du "Souvenirs et Solitudes" de Jean Zay, poussé aux tréfonds d'une atmosphère qu'on imagine humide et confinée par un synthétiseur virulent et une guitare nerveuse.
Le texte est fort, la musique aussi.
Auparavant septet, Polymorphie s'est recentré sur une formule en sextet. La mue est parfaite. Schématiquement, on pourrait dire que le trio de Kouma s'allie avec le duo électronique Erotic Market, avec le saxophoniste de Lunatic Toys Clément Edouard en arbitre, ou plutôt en pivot, qui se plait à ornementer toutes les compositions de Dugelay par des dialogues de sax alto parfois souterrains mais pleins de relief ("OW1").
Du premier, on garde l'énergie brute et sensible. Cluzel et Dugelay sont rejoint par le batteur Léo Dumont, très pertinent quand il s'agit d'exciter le propos, de le rendre encore plus malsain qu'il sait l'être dans "Albertine" par exemple, lorsque le groupe s'attache à restituer l'atmosphère des poèmes écorchés d'Albertine Sarrazin ("Laissez moi échapper à la dépouille innomable").
Du second, on retrouve la capacité à rendre le propos efficace. Diablement pop. Pellegrini habite ses textes sans pathos, l'électronique s'instille sans s'imposer. Mais à l'écoute de "OW3", tiré des textes d'Oscar Wilde, célèbre embastilé, on est impressionné par l'énergie qui se dégage de Polymorphie.
Il y a une évidence dans les morceaux, qui savent être complexes et sophistiqués sans perdre de vue une certaine concision. L'album est court lui même, cherche le coup de point. Cellule est né d'un intérêt de Dugelay pour le monde carcéral, d'une réflexion sur l'enfermement. Ses compositions en témoigne, extrêmement nerveuses et suffocantes -seule la voix de Pellegrini est lumineuse sur certains morceaux sombres, elle porte les textes, eux mêmes brillants-. Les cellules sont aussi des courts thèmes récurrents qui reviennent dans un disque passionnant.
Polymorphie est l'exemple de ce que pourrait être la Pop Music si celle-ci n'était pas empuanti par le marché. Rien que pour cela, il est nécessaire de l'écouter, et de défendre cet album.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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