Lunatic Toys fait parti de ces formations que l'on surveille avec les yeux de chimène.
Issu de cette génération de musiciens qui a su insuffler dans la musique improvisée hexagonale des soupçons de tension rock et d'acidité électronique à travers les collectifs -le saxophoniste Clément Edouard a longtemps fait partie du Grolektif (on l'a aperçu chez Polymorphie), plus récemment de COAX et du quartet Irène- et les labels défricheurs -le précédent disque des Lunatic, Bricolia, est sorti chez Carton-, le trio a toujours développer une musique intransigeante.
Et pour cause, le groupe où l'on retrouve également le batteur Jean Joly ainsi que la formidable Alice Perret et ses claviers suintant d'électricité brûlante et de sons lourds est un modèle d'équilibre malgré ses allures de mélange instable, sax déchirant et batterie entropique s'ajoutant aux nappes fiévreuses.
C'est une vraie joie de retrouver Lunatic Toys sur le label Signature de Radio France ; d'abord parce qu'il sanctionne une reconnaissance d'un mouvement musical souterrain mais vivace, enregistré dans des conditions idéales avec la patte de la Maison Ronde : son chaud, ample, précis, grosse densité dans les basses qui sont le terrain de jeu préféré des synthétiseur... Ka Nis Za fait référence à une illusion d'optique bien connu des clients de Carrefour, le motif de Kanisza : une forme apparaît dans une structure géométrique multiple, bien qu'elle n'y soit pas dessiné. Ici, un triangle naît d'une multitude de boucle. Dès « Pavlov 1 », les assauts du saxophone et des claviers réunis donnent le ton, les motifs répétitifs permettent de mettre en œuvre une énergie débordante qui saisit comme une poussée de fièvre soudaine, à la fois irritante mais terriblement étourdissante, qui conquiert absolument (« Pavlov 2 »).
Le son de Lunatic Toys a considérablement évolué par rapport aux deux premiers albums. Le minimalisme des claviers a pris le dessus sur les brisures d'Edouard ; l'électronique au son parfois délicieusement vintage brille, même si les reflets sont sombres. Les nappes grossissent, s'étendent, recouvrent tout sur leurs passage, gomment les angles qui ne perdent pourtant rien de leur affilage. L'aspect Power Trio s'en trouve effacé, s'éloigne d'une proximité avec Irène pour investir une musique aux atours très psychédéliques. Un mot qu'il faut manier avec beaucoup de prudence, certes.
Mais là...
Plonger par exemple dans « New », c'est comme plonger dans des remous vertigineux, une sensation de pulsation invisible vous saisi en dehors des échauffourées de la batterie et des relances incessantes et excitées du saxophone. Les claviers sont quant à eux expansifs et impassibles. Inéluctables. Ils vous saisissent comme une montée d'acide, vous laisse redescendre aussitôt après avoir habité un éther doucereux mais inquiétant (« Lab »).
Il y a certes une énergie et un mouvement qui s'inspire largement de la musique électronique et du rock, mais l'abstraction et l'étourdissement qui saisit à l'écoute de « Gris » par exemple doit tout autant à la musique contemporaine et à une construction opiniâtre et grandement intellectualisé des rapport de puissance entre les trois instrument, et de leur manière d'agir ensemble, soit par des amalgames de timbres ou de rythmes.
On se perd, parfois, dans la forêt aux couleurs changeante qui caractérise Ka Nis Za : quel est l'instrument ? Quelle image se superpose à l'autre ? De quel côté provient ce ronflement soudain ? Ca fait partie du voyage. Et c'est ce trouble qui fait le sel de ce bel album.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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