Le violoniste Dominique Pifarely est passionné par le temps. Ou plus exactement par cette suite d'instant qui bâti sa musique et par son positionnement dans une perspective temporelle qui va de la musique écrite occidentale jusqu'à ce que l'on définit aujourd'hui comme Musique improvisée.
Dans Time Geography, déjà, il abordait sa musique par ce prisme, à la fois changeant et uni, capable de nourir de nombreuses atmosphères et de les faire muter à l'envi, avec une vigueur qui sait se départir de l'urgence.
Avec Time Berfore et After, le grand violoniste se retrouve seul. Ca n'enlève aucune instensité, bien au contraire.
Il y a une attention de chaque instant, une virtuosité qui ne cherche jamais à l'être, et un instrument qui bien que retranché dans ses limites ("D'une main distraite" et les rebonds imperceptibles de l'archet qui donne au bois du violon quelques rythmiques légères et atténuées) ne perd rien de son lyrisme et de son pouvoir mélodique.
Le soliste, que l'on a pu voir aux côtés de Ducret, de Westbrook ou plus récemment avec Hugo Carvalhais pour visiter un autre espace temps fait corps avec son instrument. C'est un prolongement.
Comme dans l'ensemble de ces exemples, Pifarély est en charge de la matière, qu'il sculpte hardiment ou qu'il laisse parfaitement brute, comme une goutte d'eau sédimentée qui filent en stalagmites.
Certes, sur cet album sorti chez ECM, il est seul. Mais on le croirait entouré d'un orchestre entier, suggéré à chaque corde, à chaque rebond, à chaque glissement.
Il ne fait pas chanter ou pleurer son violon , comme il est trop souvent d'usage dans ce type d'exercice.
Il le fait parler du temps. Pas de celui qu'il fait, mais de celui qui passe. Il lui assigne une destinée d'électron libre, capable en un instant de renverser une alchimie complexe et abstraite pour se laisser aller à quelques motifs baroques ou quelques citations fugaces ("Gegenlich").
Dans ce disque, on assiste avec une euphorie réelle à une sorte de précipité de tous le XXème siècle en un album intense, qui ouvrirait des brèches pour les temps à venir.
Time Before, Time After.
Et au milieu, Pifarély qui tient la barque et nous fait découvrir un monde.
Ecoutons attentivement l'excellent "L'air Soudain", sans doute l'un des plus beau morceau de l'album : la mélodie est simple, presque traditionnelle dans sa clarté... Mais ce sont quelques coups d'archets rapides, à peine appuyés, qui lui donne une dimension plus aérienne, où l'on peut déceler quelques rhizomes de Berg.
Il faut lire absolument la chronique de mon camarade Nicolas Dhourlès dans Citizen Jazz qui dit tout ou presque de ce très impressionnant album. Sa dimension physique et cette sorte de "Romantisme Noir" -je reprend ces mots justes- qui collent à l'âme de cette musique. 
J'ai le souvenir d'avoir vu Pifarély à Metz avec Caratini, venu jouer en soliste une pièce écrite pour l'occasion. C'est fou de retrouver dans cette album cette même approche très concertante et en même temps qui prend toutes les libertés possibles. On est emporté par l'élégance intrinsèque de cet album qui se révèle chaleureux, qui se termine sur un Standard "My Foolish Heart", comme pour rappeler que le coeur du violoniste est absolument inscrit dans la tradition du jazz. 
Une grande réussite.

03-Caratini-Pifarelli