Le nom de l'album claque comme des coordonnées GPS.
Ca tombe bien, c'est le nom d'une rue. Le 14 rue Paul Fort, dans le 14ème arrondissement de Paris est un immeuble de la ville lumière comme il en existe tant. Droit, un peu austère, dont on imagine avec l'oeil exercé les plafonds hauts ; ce qui est une catastrophe pour le chauffage mais un bonheur pour la musique. Sur la photo de Google Maps, on découvre également quelques fleurs de ville qui donnent un peu de gaîté.
Un concert chez l'habitant, donc, du moins on le suppose.
Un endroit familier, chaleureux, avec des musiciens qui parlent le même langage et ont un long parcours en commun, les uns chacun avec les autres. L'atmosphère s'en recent. Dans l'entièreté de cet album où la proximité se dispute à la décontraction, on perçoit une amitié qui irise la musique, sans tension, avec une grande légèreté qui permet d'amalgamer les instruments ensemble, sans heurts.
Quand bien même l'énergie serait absolument présente lorsque l'archet de Joëlle Léandre vient fouiller au plus profond des douces plaintes de la clarinette de François Houle sur le premier long morceau "14 rue Paul Fort 1", conçu comme un long défilé des énergies en présence. Elle connait par coeur le coeur des bois du québécois, qu'elle pratique depuis tant d'années.
La dernière fois que nous avions évoqué la contrebassiste et Houle ensemble, c'était dans le Last Seen Headed sorti chez Ayler Records. On y découvre la même pulsion, le même goût pour les explosions soudaines, même si celles-ci ne dévorent pas le propos commun.
Il y a un constant équilibre, notamment grâce à l'approche très percussive du piano bien souvent très préparé de Benoît Delbecq, qu'on retrouve ici dans une approche acoustique, lointaine de ce que l'on avait pu entendre dans INK.
Son piano tintinabulle, il sonne comme un morceau de cristal, puis comme un chrome frappé par de petites baguettes ; il a un rôle de liant dans ce triangle ; mais lorsque le piano s'exprime sans artefact, notament dans "14 rue Paul Fort 2" alors que l'archet trame la masse du silence comme un tissu de plus en plus épais, une grande poésie inonde le disque sorti chez Leo Records.
Le clarinettiste canadien François Houle est un comparse de longue date du pianiste ; on avait pu les voir ensemble dans Because She Hoped en duo. Ici, Houle cherche, fouine, contourne, saisit deux clarinettes en même temps pour ajouter de l'étrangeté à la vigueur alentour. Toujours dans "14 rue Paul Fort 2", il s'extirpe des basses du piano pour mieux aller se rompre sur le bois de la contrebasse, dans un tourbillon rythmique tout à fait réjouissant.
Benoit Delbecq et Joëlle Léandre, on a pu récemment les voir ensemble dans l'excellent Tout va monter.
Ici, le contexte est bien sur différent, mais on y trouve la même audace sans retenue, ce même plaisir de jouer ensemble et de pousser l'autre dans des extrêmes où l'unité se révèle.
Joëlle Léandre ne chante pas sur ce disque. A peine l'entend-on marmonner sur le beau "4 rue Paul Fort 3", alors qu'elle s'offre une échappée belle dans les basse de la clarinette. La place dans le trio n'est pas à la fureur. On y décèle en revanche un grand recueillement, voire une solennité lorsque "14 rue Paul Fort 6" se transforme en une mélodie qu'on croirait presque sortie d'un orkestar balkanique de guingois que Joëlle Léandre métisse à large coup d'archet...
La rencontre est belle, pleine de surprise. On aime ces trois musiciens là. On sait pourquo ; pour le comprendre, il suffit de se rendre à l'adresse indiquée.

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56-Chokoclouds