Après avoir marqué les esprits avec Akasha en début d'année, le contrebassiste Yves Rousseau clôt l'année comme il l'avait commencé, sur le label Abalone de son vieux camarade Régis Huby. On retrouve de nouveau le violoniste dans le beau Wanderer septet, en hommage à Schubert, avec le saxophoniste Jean-Marc Larché, autre fidèle ; tous deux sont les artisans de ce son familier de la musique d'Yves Rousseau.
Car le propos de ce large orchestre est la vie du compositeur autrichien, leader des lieder, qui est mort jeune, a vécu vite et a grandement fait avancer son art, avec un sens de la mélodie qui n'appartient qu'à lui ; autant le dire sans détour, Schubert n'est pas vraiment le compositeur de mes rêves. Mais ce qu'en fait Yves Rousseau avec ses six comparses, dont le chanteur et lecteur Thierry Peala est tout à fait remarquable.
Peala ne chante pas les lieder (dans "Wanderer II", il chante tout de même "Am Bach im Frühling"...), il scatte, il ajoute un instrument-voix à la palette déjà très grande des timbres du septet où le clarinettiste basse Pierre-François Roussillon fait le trait d'union avec Régis Huby entre la musique de chambre classique et l'approche jazz de Rousseau. La musique de Wanderer est très écrite, le son de la clarinette y est incroyable. Elle ponctue, elle joue, elle caresse.
Elle est en quelque sorte le lien amoureux de ce septet vagabond avec le compositeur autrichien.
Tout est pensé, enchevêtré, calculé, pesé même avec les percussions de Xavier Desandre-Navarre qui laisse beaucoup de place à un autre duo rythmique : celui qui unit le contrebassiste au pianiste Edouard Ferlet qui clôt la distribution de ce septet.
On savait le pianiste féru de classique, on le connaissait dans les visites impromptues de Bach, mais il est chez lui dans la musique de Schubert, qu'il cite avec malice tout en entraînant les autres membres de l'orchestre sur des terrains plus vagues et néanmoins chaleureux, avec un sens de la pulsation qui permet à l'orchestre de s'arrimer à sa solide main gauche. Lorsque Ferlet tient ce rôle, dans le final de "Wanderer VI" par exemple, "Le Roi des Aulnes" est emporté par des vagues sans cesse renouvelées.
C'est Schubert, certes, on reconnaît dans le "Wanderer 1" le lied "Gute Nacht" utilisé comme un cercle entêtant autour duquel l'orchestre improvise, mais rien n'est joué de but en blanc. Le matériel de Schubert, de ses symphonies ("Wanderer III") jusqu'à ses morceaux les plus chambristes, n'est qu'un point de départ à une excursion dans un jazz très contemporain et dans une musique très cinématique.
On le sait, la musique d'Yves Rousseau est pourvoyeuse d'image. Ici, elle sont de l'ordre des rêveries qui ramènent à l'adolescence : c'est à la fois lyrique et fougueux lorsque le violon d'Huby s'empare du Scherzo à deux violoncelles dans "Wanderer II", mais la musique peut se faire languide et très nostalgique lorsque la contrebasse s'élance seule face à l'orchestre dans une évocation de "La jeune fille et la mort" ("Wanderer VI").
Yves Rousseau aime Schubert depuis l'enfance, et l'hommage qu'il lui rend, laissant Péala évoquer la vie du compositeur dans un format qui rappelera le Schönberg de Cotinaud, se confond avec sa propre musique. Le Wanderer septet fait également penser au travail que le contrebassiste avait réalisé autour de Ferré dans Poète, Vos papiers... Une injonction commune pour un orchestre vagabond...
C'est encore à un très beau rendez-vous que nous convie Yves Rousseau. Son disque est intelligent et sensible, on s'y perd avec beaucoup de joie.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

106-Donibane