Sur ce blog, nous suivons Elise Dabrowski depuis longtemps. Nous en parlions lors de son récent duo avec Raphaël Reiter, le jeu de la contrebassiste est un mélange de puissance, d'humour et de poésie, ce qu'y est d'une évidence à quiconque a pu assister à l'une de ses représentations solistes. Plusieurs adjectifs viennent, dès lors : tempêtueux, jouissif, éclatant.
L'éclat, c'est souvent parce que ce qu'on entend est brillant -et c'est une évidence qu'il l'est- mais c'est aussi un éclat de rire. Ravageur, sans possibilité de le calmer. Des cataractes de rires, aussi soudaines et violentes que les coups d'archet donnés à sa contrebasse.
Son premier disque en solo, Auroch, sorti sur le label allemand Meta Records n'échappe pas à cet ouragan : "Vertebrata" qui commence par "qu'est-ce que c'est que ce son dégueulasse, mais qu'est-ce que c'est que ce bordel, mais qu'est-ce qu'elle fait...", ce cri du coeur sur le craquement des cordes en est le parfait exemple.
Elise joue avec les codes, joue avec sa propre musique pour la travailler au corps et nous fait rire, divinement, pour mieux nous entrainer dans un univers profond, contrasté, joyeux et onirique.
Si ce n'est pas -aussi- un peu ironique.
Après tout, c'est une anagramme.
Plus que jamais, et malgré la force qui se dégage de son gros violon, c'est la voix qui séduit. La Mezzo-Soprano sait passer dans tous les registres, onomatopées graciles qui accompagne les pizzicati sur "Mammalia", simple souffle marmonnant qui s'enfle peu à peu dans la profondeur de l'archet sur "Taurus" ou chant plein et lyrique, aux franges du blues sur un tapis de cordes au coeur du central "Eutheria". La voix est omniprésente. C'est elle qui guide, c'est notre Orphée, au beau milieu de cette improvisation libre.
Evidemment, on songe à Joëlle Léandre.
Il y a une parenté. Mieux une filiation. Mais rien dans Auroch ne ressemble à de l'imitation. Lorsque Joëlle donne de la voix, c'est un prolongement, une continuité de la contrebasse. Dans Auroch, on perçoit une coexistence, une évolution parallèle des deux expressions qui viennent parfois se caramboler dans une gerbe de feu ("Chordata") mais qui savent aussi se caresser, s'apprivoiser, s'adoucir sans jamais ne laisser l'un prendre le pas sur l'autre.
La voix d'Elise et sa contrebasse ne font qu'un, même si tout ceci est foncièrement bicéphale. L'improvisation donne naissance à une créature hors du commun, mythologique peut-être. Puissant c'est l'évidence.
Un auroch ? Pourquoi pas.
Après tout, tout le monde peut pas s'appeler Durand (Ô gué, Ô gué...).
Dans le choix de l'animal par Elise, il y a un côté rustique, musculeux tout en étant doux, épais tout en restant agile. Ce qui est sur, c'est que le disque relativement court d'Elise Dabrowski est un plaisir pour quiconque aime la musique improvisée totale, qui se donne tout entière jusque dans sa dimension physique.
Remarquable.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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