C'est une sacré pièce historique qui ressort sur le label Emanem. De celle qui confirme ou ébranle des certitudes, selon comment on envisage la carrière de musiciens comme Anthony Braxton ou Derek Bailey. C'est en tout cas une sacré pierre de rosette.
Une pierre de 41 ans d'âge, l'âge de votre blogueur préféré, et qui pourtant semble avoir vieilli cent fois bien mieux que lui.
De Braxton et Bailey, on connaît quelques collaborations mythiques, qui ont marqué au delà même de l'époque.
Une guitariste comme Mary Halvorson cite souvent ce duo comme une référence, et à plus d'un titre, c'est un sommet de cette confrontation régulière entre le syncrétisme de Braxton entre le jazz et la musique écrite occidentale et l'instantanéité d'un musicien comme Derek Bailey.
Il y a eu d'autres rencontres fructueuses, on pense notamment à ce duo avec Joëlle Léandre, mais rarement la ligne de fracture ne fut aussi fructueuse qu'avec le guitariste anglais.
Inutile de présenter les deux musiciens, leur discographie se suffit ; ajoutons tout de même qu'en dehors de ce disque sorti pour la première fois en 1975 et peu facilement dénichable depuis, les autres collaborations de Braxton et Bailey ont dix ans de moins... En duo (Moment Précieux, 1987) ou avec d'autres musiciens, comme George Lewis (Trio Pisa, 1982).
C'est d'autant plus passionnant de découvrir dans ce First Duo Concert, la méthode des premières fois. Ce choc sans round d'observation qui oppose un alto qui tisse des canevas serrés, épais et cette guitare tranchante, où chaque corde semble une lame qui érode le souffle de son comparse.
A ce titre, « Area 1 » est une entrée en matière particulièrement significative.
Pourtant, Martin Davidson nous le révèle dans les très instructives notes de pochette, cette première rencontre en duo -en réalité, les deux musiciens sont en proximité depuis 1971 et les premiers allers-retours de Braxton en Europe- s'est longuement préparé à l'avance, dans une volonté de coordonner deux expressions parfois divergentes. On peut en trouver quelques germes dans un morceau urgent comme « Area 3 », où les sifflements de anche et les heurts de Braxton semblent répondre coups pour coups aux brisures qui pincent les cordes d'une guitare à peine amplifiée qui surprend par son timbre à la fois mat et cristallin. Un son autour duquel le multianchiste fourbit les armes, passe sans transition de l'alto à la clarinette contrebasse, dont il fait comme toujours un usage marquant et habile,profondément virtuose (« Area 5 »).
Avant ce premier duo, Braxton et Bailey s'étaient entendu sur ce qu'ils ne voulaient pas, soit ni reprises de standards ou musique trop écrite (Bailey) ni improvisation absolue (Braxton).
C'est de ce compromis que naît tout l'intérêt de ce disque, qui est fait d'embryon de pas de deux et d'affrontement soudains, de tentative d'apprivoisement et de ruptures d'apparence définitive. On passe dans ce double set dans différents états, on goûte même à des moments aériens, où les deux musiciens semblent en concorde parfaite, notamment toute la séquence du second set, le plus complet indéniablement, où le point d'orgue réside dans le solo de Braxton (« Area 9 »), très intelligemment propulsé par un guitariste attentif au moindre geste et à la moindre inflexion, tout comme son compère.
En usant de ces « Area » qui sont autant de zones de rencontre, de motifs prédéterminés qui permettent de trouver un point d'accroche entre les deux univers, Braxton et Bailey posent -en avaient-ils conscience ? Oui, sans nul doute- des jalons assez conséquent de la manière dont vont évoluer les musiques improvisées dans les années suivantes.
On peut voir apparaître dans « Area 7 » où Bailey use d'une guitare mutante de 19 cordes et Braxton brille à la flûte, mais également dans le très long « Area 11 » toutes sortes de notion d'infinitude et de répétition qui définissent aujourd'hui toute l'écriture braxtonienne.
Il y a également dans ces « Area » un goût commun des deux artistes pour la cartographie. Celle qui permet de tracer des ponts et de routes parfois intermittentes ; celles qui permet surtout de rejoindre l'autre rive et d'y retourner, d'y faire quelques incursions rapides ou de faire subrepticement demi-tour... Celui surtout qui permet de relier l'ensemble avec cohérence.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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