En France, le guitariste Rino Arbore n'est pas le plus connu des musiciens transalpins, mais on peut l'entendre sur de nombreux albums du beau label Dodicilune qui nous apporte régulièrement de belles nouvelles de l'Italie, dans des styles souvent très différents ou, encore mieux, sans appartenance acquise à telle ou telle chapelle. 
Rino Arbore joue avec des musiciens italiens qui nous sont plus familiers ; c'est le cas du saxophoniste alto Mike Rubini renommé pour son Extensive 4tet, mais surtout l'excellent batteur Pippo d'Ambrosio, qui est un collaborateur régulier de Roberto Ottaviano, dont nous avions parlé il y a peu.
D'Ambrosio est plus un percussionniste qu'un batteur : il fait la plus grande attention à la musicalité de son jeu, travaille les timbres avec une grande finesse et passe beaucoup de temps à installer des climats. Dans un disque où ceux-ci sont primordiaux comme celui qui nous concerne aujourd'hui, c'est indispensable
La volonté d'Arbore est de faire communiquer deux mondes réputés dissemblables et pourtant si proche, tant dans les traditions que dans l'avenir : L'Orient et l'Occident. De célébrer l'humain, la vie, le geste. A ce titre, la déambulation tranquille de "Quatre routes" où la batterie donne du mouvement à une guitare aux harmonies presque classiques est un parfait exemple de cette démarche.
La pochette interroge, dérange. Il faut la questionner. Des femmes voilées et une madonne en, sur-impression. échelles de noir et de gris où seules apparaissent en couleur des mains vives.
La main humaine plus forte que les traditions ? C'est comme celà qu'il faut le comprendre, a fortiori lorsque de "Cotton and Silk" une guitare pleine de blues sort de l'éther. Brise ses chaînes en un mot à grands coups de frètes tranchantes où le micro est tout prêt, comme il l'est du souffle du tuba.
Avec Roots of Unity, Rino Arbore invite pour se joindre à lui le tubiste et serpentiste Michel Godard, dont chacune des apparitions sur disque nous réjouit. On citera bien sur son récent A Serpent's Dream, mais c'est bien plus que celà. Godard est très à l'aise avec les musiciens européens, et outre qu'il ait de glorieux cousins germains, son histoire avec l'Italie fait partie des disques pantheonisés de ces pages, avec l'immense Castel del Monte.
Ici, avec Arbore, le propos est différent, d'apparence moins hors du temps lorsqu'il s'agit de se retrouver sur le terrain du jazz au coeur de "Flowers", dédié à Ornette Coleman. Quoique, on retrouve ce goût de l'entre-deux. L'alto de Rubini joue des clés comme un rythmique intime et complexe ; pendant ce temps, la guitare d'Arbore s'instille au coeur du souffle en l'envahit subrepticement par des nappes incisives d'électricité sombre. Dans ce morceau, le tuba écorche le silences d'infra-basses terribles pendant que la batterie va piocher dans le métal de ces cymbales quelques échos profonds.
Il y a un poids, une confrontation presque invisible, quelque chose d'intrinsèquement dramatique.
La guitare remonte des tréfonds, il y a une forte intensité qui nous tient. Une intensité qui cherche ses racines, et les trouvent, fussent-elles un peu chimériques. A ce titre, la rencontre avec Godard permet d'amalgamer un jazz très contemporain, où les trois italiens font merveille avec la simplicité et l'immédiateté de la Musique Ancienne, dont le serpent est l'incarnation.
Une incarnation labile, qui peut s'avérer tout aussi moderne. C'est le génie de Godard.
Ainsi, "Fin de Siècle" nous rappelle quelque peu Castel del Monte. Cette sensation d'allers-retours entre les siècles, de terrain mutuel intangible. De racines unitaires et rebelles, resplendissantes comme du chiendent. On apprécie fortement.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

03-Ballade