La première constatation qui se présente lorsqu'on découvre Uptown Desire, le premier album du contrebassiste Jeremy Lirola, c'est qu'il n'est pas donné à tout le monde d'être aussi bien entouré pour ses débuts en tant que leader.
Non que le compositeur de tous les morceaux soit un inconnu, loin de là, puisqu'il a longtemps été un pilier de l'orchestre du strasbourgeois Bernard Struber ; mais Lirola a pris le temps.
Le temps de construire un album très personnel qui s'éprend des ambiances de pénombre, un disque qui a pris le temps de s'offrir la qualité d'un label comme La Buissonne, le temps de réunir autour de lui un quartet qu'on pourrait presque considéré comme « Haute-Couture », tant chacun des membres est à son instrument un créateur sensible, fort d'un univers propre, immédiatement familier.
C'est perceptible dès « Insufficient Words » qui ouvre l'album dans un climat étrange où la contrebasse évolue avec plasticité dans le souffle inquiétant du Rhodes de Jozef Dumoulin, ronflant et sifflant comme un machine à rêve, et les constructions très ouvragés de Nicolas Larmignat, batteur trop rare que l'on adore ici, notamment pour son trio avec Lavollée et Dubreuil (Le Symptome), dont il y a ici quelques saveurs.
L'arrivée du souffle très anguleux de Denis Guivarc'h, toujours aussi pertinent lorsqu'il s'agit d'être mélodiste au milieu des rythmiques complexes, complète à merveille cet orchestre, et permet à Lirola de se délester souvent des tâches rythmiques, pour se consacrer à exposer les beaux thèmes de ses compositions, souvent simples, jamais faciles, toujours pleine d'un goût pour l'errance et la déambulation, avec une forme de placidité assez prégnante. C'est tout le sujet de « Cette belle chose sans nom », morceau tout doux qui pourrait être joué avec un simple goût pour la joliesse, mais y construit un penchant évident pour l'étrangeté, du piano de Dumoulin aux polyrythmies de Larmignat. Le morceau rebondit, revire, change de climat tout en gardant une ligne droite, pleine de mouvement dans le jeu clair de Lirola.
Mais la plupart du temps, c'est l'axe, plus classique, entre Larmignat et Lirola qui est la base du quartet, dans un groove solide mais là encore pas uniforme, plein de petites plages plus languides, des ruptures sans heurts mais des césures franches comme ce magnifique « Au pays des Mutants ».
Mais là encore, le souffle de Guivarc'h n'est jamais loin pour permettre à la contrebasse de s'évader, de s'offrir une échappée belle dans ce propos pourtant très collectif, avec le pianiste à ses trousses.
On retrouve ce goût pour une rythmique très élaborée sur le long morceau « At The Last Belief » qui concentre en son cœur toute l'atmosphère d'un album plein de mouvement qui goûte les atmosphères nocturnes à la Print, le groupe de Sylvain Cathala et certaines sensations perçues dans les albums d'Octurn de ce début du siècle -la présence de Dumoulin n'y est pas étrangère-. Une musique rêveuse et pourtant nerveuse, urbaine et pourtant avide de grands espaces. Un premier essai réussi pour ce contrebassiste discret.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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