Il y a quelques mois, je proposais une chronique d'un musicien contemporain, Peter Eötvös, en stipulant que ce disque de Budapest Music Center était sans doute la première que j'écrivais pour de la musique officiellement "contemporaine".
Je reçois depuis quelques mois les albums "classique" de ce magnifique label, et je reviens toujours vers eux avec plaisir (j'écoute énormément de musique classique et contemporaine), d'autant qu'il faut bien s'avouer que les limites sont parfois si ténues...
Je vais donc innover un peu. Plutôt que de faire une longue chronique analytique comme j'en ai l'habitude sur des musiques dont je maîtrise mieux le contexte, je vais faire de courtes notes d'écoute, rassemblé en une seule chronique. J'essaierai d'utiliser ce format plus régulièrement.
Voici donc quatre notes d'écoute de quatre disques BMC, paru récemment. Les disques de jazz du label seront chroniqués à part, ou, comme c'est devenu l'habitude, sur Citizen Jazz.

Hyperion's Song of Destiny est l'occasion de réécouter le compositeur László Sáry. Elève de la Liszt Academy of Music avec Eötvös, il est depuis les années 70 à l'avant-garde. Avec sa Méthode Sáry, le pédagogue remporte de nombreux prix. C'est, en ce qui me concerne son travail sur les percussions qui qui me l'a fait connaître. La musique de Sáry est une musique de mouvement où la voix et la poésie est présente : ainsi "Utazás Itxlán felé", où l'on découvre la mezzosoprano Klára Csordás sur un poème Juan Jimenez traduit en allemand (?) en est un parfait exemple, auquel "El Viaje Defenitivo" répond avec une trame moins danse, entre les clarinettes de Lajos Rozmán et Horia Dumitrache.
C'est l'espace qui impressionne également dans la magnifique adaptation de "Hexagramm" (son morceau le plus célèbre) pour voix, avec le Schola Cantorum Budapestiensis. Enregistré entre 2009 et 2014 pour la radio hongroise, ce disque est un magnifique panorama de ce que l'excellence de l'avant-garde hongroise de la fin du XXième siècle, et de son actualité : "Ludus Choralis", composé en 2013 est un bel écrin pour le dialogue entre le violon d'Anna Mérey et la contrebasse d'István Lukácsházy.

Le disque suivant est un sacré morceau d'anthologie ou un cabinet de curiosité, selon comment on se place. Play Kurtág est un recueil de près de 50 ans d'enregistrement de Görgy Kurtág et de sa femme Márta pour la radio hongroise. Pédagogue, pianiste virtuose, Kurtág est l'auteur de Jeux (Játékok en hongrois) au piano auxquels BMC a déjà consacré de nombreux albums. Le jazz hongrois doit un tribu à ce pianiste : Béla Szakcsi Lakatos lui voue un culte, et il existe même un disque de Musiques Improvisées qui lui est consacré. Ce disque est un recueil de Miniatures, la signature stylistique de Kurtág, fait d'hommages (à Scarlatti par exemple, joué par Martá), mais aussi "En songeant à Ligeti", par György ce coup-ci, sombre et pensif, avec une main gauche ténébreuse, lourde de souvenirs. C'est profond, poétique, ouvert, plein de gaieté aussi, avec un luxe de détails et beaucoup de liberté. Même énormément de complicité lorsque le couple entame la "Szvit négy kézre" à quatre mains, espiègles et vives. Les thèmes sont courts là aussi, mais il y a une forme de candeur. L'enregistrement de cette suite là à 60 ans, mais le son est chaleureux.

Le disque Bartók & Folk est à mon sens la pièce maîtresse de cette livraison. Le Saint Ephraïm Male Choir est certainement l'un des points forts des disques "classiques" de BMC, et de Liszt aux Chants Byzantins qui sont leur matériel de base, chacune de leurs enregistrement est un plaisir. Ici, ils reprennent des pièces de Bartók qui ne sont pas les plus connues, mais qui sont en quelques sorte une forme de couronnement de son travail de collecteur; ainsi, les "Four Old Hungarian Folksongs" qui ouvre l'album sont d'une beauté transcendante. Mais ce qui est le "plus" de cet enregistrement dans une église de Budapest à la sonorité parfaite, c'est la présence de Balázs Szokolay Dongó à la flûte, à la cornemuse (qui est aussi présente en Europe Centrale) et au tárogató, cet instrument à anches doubles que les jazzmen hongrois utilisent souvent. Écoutez "tárogató songs : My Horse are Bolted...". N'y a-t-il pas des racines profondes, puissantes, émouvantes qui rattachent cela à nos musiques ? 1916... On peut nous rebattre autant les oreilles qu'on le voudra avec cette stupidité profonde qu'est la dénonciation  de "l'appropriation culturelle". Elle est. Elle constitue même la seule façon qu'a la musique d'évoluer. Elle est dans tous les sens, toujours, tout le temps. Et c'est ça qui est magnifique. Comme ce disque qui tirerai des larmes à un logiciel de comptabilité, tant il est fort.

Adrienne Krausz est une pianiste hongroise virtuose, qui a gagné de nombreux prix internationaux et a déjà une discographie assez importante autour de Lizst chez BMC. Je ne suis guère sensible à la virtuosité en général, mais Krausz n'en fait pas trop, elle est très élégante dans son jeu, très délié, rapide sans être véloce ; ça n'est pas une compétition, ce qu'on reprocher parfois à certains disques de piano solo classique -en jazz aussi hélas-. Dans ce disque, enregistré à merveille sur le piano du Budapest Music Center, Krausz relie deux oeuvres soeurs, à plusieurs décennies de distance : disons que l'une a nourri l'autre. La Sonate n°2 de Rachmaninov brille d'un feu d'enfer que la Sonate en si mineur de Lizst a attisé. Il y a de la passion dans l'interprétation de ses deux oeuvres, un passion que la pianiste concède plus à Liszt, dont on pressent qu'elle est intime, mais l'esprit frappeur de Rachmaninov la rattrape. Et puis cédons à toute objectivité : c'est mon chouchou.

Voilà, j'ai fait quatre chroniques courtes que je n'aurai jamais osé faire il y a six mois. Vous pouvez lancer les tomates en commentaires ;-)

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

07-St Jo