Il y a dix ans, le trio qui regroupe le batteur Eric Groleau et le saxophoniste Philippe Lemoine, tout juste sorti comme son comparse bassiste Olivier Lété de l'Orchestre National de Jazz de Claude Barthélémy sortait chez Chief Inspector, label regretté, le très poétique Le Maigre Feu de la Nonne en Hiver. Un titre où l'on cherche quelque contrepèteries inexistantes, et où l'on imagine un paysage hostile ou quelque soldate de Dieu se prémunit de l'ombre par l'allumage de sarments (et puis apparaît l'un des jeux de mots sur les noms des musiciens les plus capillotracté de l'histoire des jeux de mot).
Une musique électrique, avec un saxophone ténor au timbre chaleureux et puissant, qui réchauffait les rythmiques instables lorgnant vers le rock de Lété et Groleau, qu'on connaît principalement comme batteur des Dédales de Dominique Pifarély. Ce saxophone, qu'on aime également dans le Circum Grand Orchestra, fait de nouveau merveille dans le second album du trio qui a pris le nom de l'album Le Maigre feu de la nonne en hiver comme pour jeter un trouble supplémentaire sur ces Melodramatic french songs qu'ils interprètent pour le label Discobole et NoMadMusic.
Au premier abord, on pourrait croire à une pochade.
Il y a cette reprise de « Quand reviendras-tu » de Barbara, joué droit devant, avec la basse qui feule à l'arrière et la batterie qui cogne comme s'il attendait le meilleur moment pour lancer le pogo. On pense à Francis et ses Peintres dans ce joyeux blasphème envers la plus belle des chansons de la plus belle des chanteuse, mais très vite on distingue une approche différente.
D'abord parce que dans ce morceau court, le saxophone calme le jeu et son phrasé se calme soudain pour retrouver une certaine mélancolie dans un souffle devenu plus scorieux, plus proche de la voix de Barbara.
Ensuite parce que le respect pour ces chansons populaires est entier. Il n'y a pas chez la nonne de volonté de caricature, juste de transporter ce patrimoine dans des univers assez troubles, chargés de rock progressif (« Les Paradis perdus »)
Certes, il y a des moments de sourire, notamment lorsque « Mistral Gagnant » se résume à un drone inquiétant sur lequel un saxophone crie dans un écho énorme la mélodie, entre enfance lointaine et cauchemar psychédélique de mauvaise descente. Mais ce n'est pas le propos. Là où Ripoche et sa bande de joyeux drille jouait avec les arrangements, distordait le thème pour mieux le déconstruire, notre trio n'en modifie que très peu la structure mélodique.
Que ce soit « Les Passantes » de Brassens qui fait songer à la visite de Denis Charolles ou « La chanson des Vieux amants », le saxophone s'en tient à la chanson même lorsque basse électrique et batterie s'en éloigne durablement pour échauffer le propos, comme des petits chimistes qui scruteraient les réactions moléculaires à la plongée dans tel ou tel acide.
C'est sur « Allo maman bobo » que le précipité est sans nul doute le plus réussi. La basse qu'on croirait tout droit sortie du Transformer de Lou Reed gratte le spleen traînant de Lemoine pour donner à la scie de Voulzy comme au saucisson de Souchon l'entrain qui lui manquait tant.
Le choix du trio pour des chansons connues de tous et fredonnées parfois à son corps défendant permet de mieux se laisser porter dans une revisite étrange mais sucrée à point qui se déguste avec un plaisir évident.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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