Lorsqu'il sera temps de voyager dans le temps et dans l'espace, autrement que par l'image ou la littérature, il faudra faire appel à des aventuriers aguerris. Des gens qui connaissent suffisamment le temps pour ne pas se perdre dans le labyrinthe. Des musiciens, sans doute, capable de tracer leur route sans besoin de fil d'ariane ou de GPS à gousset.
Jean-René Mourot et Michael Alizon, par exemple, qui grâce à une conséquente culture classique et une révérence affirmé pour le continuum du jazz peuvent aisément se mouvoir entre les temps, sans faire de syncopes.
Enfin si, d'ailleurs, et un morceau comme "Subrepticement" sur le premier album du duo sorti sur le label de Mourot, Momentanea, en témoigne. Mais ce n'est pas la question...
La phrase attaquée par un piano prêt à bondir s'immisce entre le jeu volontairement ramassé d'Alizon, puis s'enfonce dans les graves avec une insistance abstraite. Le duo lutte, combat, s'étreint avec une grande intensité. Dans la main gauche de Mourot, on perçoit beaucoup d'autorité, mais elle encercle le saxophone sans le faire céder totalement, ouvrant même la possibilité à un retour à la normale, à une boucle lente mais inéluctable.
On a le sentiment de passer dans plusieurs états, dans plusieurs périodes, dans plusieurs temporalités comme autant de passages secrets. Ce sont là les Couloirs du Temps empruntés par notre duo strasbourgeois. On avait déjà eu l'occasion de les entendre fugacement ensemble sur l'album du Trio Tricycle où Alizon était invité, mais c'est la première fois qu'un enregistrement témoigne de leur alliance.
Elle est cependant ancienne et c'est une évidence. A peine "Le Mondes des Ondes" commence, comme un préambule au voyage à travers leurs temporalités, on perçoit une véritable intimité. Le saxophone est lyrique, plein, aux reflets coltraniens parfois mais tout autant influencé par le saxophone classique dont le camarade Denis souligne avec justesse qu'il en a gardé quelques rhizomes. Alizon est la découverte de l'album, il est très précis, évocateur. C'est lui qui signe la plupart des morceaux, qui offre ce matériel intemporel qui permet au duo de s'accorder à voyager entre les couleurs, convoquer Debussy et s'en aller voir Paul Bley. Revenir au classique en passant par des instants très contemporains.
Toujours se savoir chambriste et chercher son camarade.
Cette amitié forte comme cette complémentarité trouve avec le justement nommé "Temps confidentiel" sont moment le plus intime : le souffle chaleureux du ténor baguenaude à la recherche d'un piano qui arrive -chose rare chez Mourot qui aime les tréfonds- par quelques giboulées cristalinne.  
Mais très vite, la main gauche reprend le dessus.
Accompagne le saxophone, qui est comme une lanterne qui le tire des ténèbres. Les basses du piano sont un générateur d'histoires pour Mourot, ce qu'il avait démontré dans ses Chroniques de l'imaginaire. L'élève d'Eric Watson signe avec Michael Alizon un disque que son pédagogue n'aurait pas renié en compagnie de son vieil ami Christoph Lauer.
Qu'on se rassure, la main droite de Mourot sait être aussi légère que la gauche est vindicative ; on sait depuis longtemps que nous tenons ici un grand pianiste.
Au moins depuis son solo. Les Couloirs du Temps est avant tout le disque de la confirmation.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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