Deux remarques s'impose avant même de commencer la chronique de The Distance du contrebassiste Michael Formanek.
D'abord, que cette chronique doit concerner pour la première fois un disque du label ECM ou peu s'en faut (Dominique Pifarély devait se sentir bien seul).
C'est un exploit qui doit alerter sur le caractère exceptionnel qu'il contient, pleinement chaleureux malgré la froideur affectée des productions du label. Certes, le disque du bien nommé Ensemble Kolossus garde sa précision clinique ; mais cette abondance de détail ne nuit pas au caractère organique d'un ensemble de 18 pièces plus -excuser du peu- Mark Helias à la baguette ; un contrebassiste braxtonien pour un paquet de musiciens assez proche de cette esthétique.
La seconde remarque concerne justement le line-up de cet orchestre aux pupitres classiques (5 saxophones pluri-instrumentistes, 4 trompettes ou cornet, 4 trombones, une guitare, un piano, un marimba et la base rythmique contrebasse/batterie).
On se pince.
Il serait vain de les citer tous et de faire leur biographie : c'est tout simplement une dream-team new-yorkaise qui apparaît ici. On citera juste pour donner quelques nom, comme Brian Settles qui ouvre le premier solo sur « The Distance ». Le saxophoniste est membre du quintet The Hook Up de Tomas Fujiwara avec notamment Formanek. On retrouve aussi Mary Halvorson, qui joue par ailleurs avec Fujiwara et Formanek dans Thumbscrew (qui va prochainement ressortir un nouvel album).
On pourrait d'ailleurs penser que le trio de Thumbscrew est le noyau du présent orchestre, tant les solistes se connaissent bien, mais ce n'est pas le cas. Même si l'on retrouve un même goût pour l'opiniâtreté à imposer un thème et à le faire passer dans toutes sortes d'état, à le plonger dans toutes sortes d'atmosphère et le rendre lancinant, à l'image du saxophone baryton de Tim Berne dans le sixième mouvement de « Exoskeleton », il n'y a pas ici de dimension de fracas que peut offrir le Power Trio.
Il ne faut cependant pas s'y tromper. Mary Halvorson fait parler la poudre le cinquième mouvement (« Without Regrets ») où elle sort de sa tâche d'organisatrice, très proche du piano de Kris Davis, pour s'offrir un moment très halvorsonien d'interprétation de la musique fort raffinée de Formanek, dans son style si inimitable.
Composé d'un pemier morceau (« The Distance ») qui sert à mesurer la masse orchestrale, tant en terme de solidité et de maniabilité, le disque se poursuit après avec la suite « Exoskeleton » en huit mouvements.
L'exosquelette est une belle image et Halvorson (comme Chris Speed ou Ralph Alessi par ailleurs) en son les pièces maîtresses par leur agilité à mouvoir le colosse. Un colosse qui étonne par la finesse de ses arrangements et ce rapport constant entre un sentiment de puissance irréfragable et une relative légèreté dans le choix des timbres et leur ordonnancement.
Voir ainsi « @heart » qui dans un désert aride à peine troublé par le dialogue entre Fujiwara et la joueuse de marimba Patricia Brennan offre un solo bruitiste et extrêmement technique au tromboniste Ben Gernstein, un fidèle d'Halvorson et membre du Ubatuba d'Ingrid Laubrock.
Les trombones sont a l'honneur dans l'orchestre. Ils sont mis en avant souvent, à l'instar de Jacob Garchik, composante du Fourteen de Dan Weiss auquel on pense souvent ici. Mais on pourrait citer tous les membres de l'orchestre. Un orchestre résolument moderne qui se plait à jouer une musique où les motifs répétitifs contemporains s'entrechoquent avec des moments plus contrapuntiques. Un feu d'artifice qui consacre Formanek, pourtant longtemps et injustement considéré comme un simple sideman, parmi les incontournables de la scène étasunienne.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

12-La-mer-avance