Avant toutes choses, il faut se souvenir de deux disques, qui concernent nos deux improvisateurs de Sceneries, le suisse Christoph Erb, formidable multianchiste de Lucerne, et le violoniste alto Frantz Loriot, improvisateur franco-japonais installé depuis des années à Zurich. 
Pour le premier, c'est son duo avec le violoncelliste Fred Lonberg-Holm, Screw and Straw sorti sur la belle aventure Exchange (nous en parlions ici, et surtout ...), où la clarinette basse joutait avec le violoncelle dans un bouquet de textures chaotiques et de flux heurtés et brisés, parvenant tout de même à agglutiner les timbres, à s'unir à force d'entrechocs.
Pour le second, c'est son magnifique solo, Reflections of an Introspective Paths, où l'on découvrait son jeu étourdissant, mais surtout parfaitement pulsatil, capable de faire de chaque rebond sur les cordes des rythmiques aux profondeurs étranges, tirant parti du son si particulier de l'alto. Une technique que l'on retrouve ici sur "Aurore" où le violon palpite de son bois à ses cordes, presque vivant tout entier. Charnel et inquiétant.
Nous avions un alto seul, de l'autre côté, une clarinette basse et un violoncelle.
Amalgamons.
On réajuste les dispositifs timbraux, on adapte les instruments, mais c'est exactement l'enjeu d'un morceau comme "Floating in a tempest", où le ténor puissant d'Erb vient se laisser porter par les remous de l'archet. La mer de cordes est déchaînée, mais la ligne de flottaison est immuable. Elle se débat, le souffle est parfois submergé par les glissements imperceptibles et inquiétants, mais tout est tenu par la tension, omniprésente.
La tension, c'est la grande affaire de Erb, dont nous n'avons pas fini de dire toute l'importance sur la scènes des musiques improvisées européennes.
"Floating in The Tempest" est un exemple de cette opiniâtreté farouche, qui ne cède pas un millimètre, qui va fouiller le cliquetis de ses clés lorsque l'alto se fait plus perçant. On pourrait en dire de même de "Tincture", où le moindre mouvement, comme autant de tics nerveux, est un moyen d'aller au plus profond de l'improvisation, d'instaurer un équilibre précaire permanent, qui demande à chacun des improvisateurs une attention constante.
Voici les points communs avec le duo avec le violoncelliste de Chicago : ce goût pour les chocs obsédant, pour la pénétration au plus profond des limites de l'instrument avec une certaine délectation. La nervosité extrême.
Mais Loriot n'est pas Lonberg-Holm. Il ne tonitrue pas, il explose rarement.
Avec son Notebook Large Ensemble comme dans toutes ses récentes collaborations, on note sa capacité à organiser le chaos, à le mettre en perspective, à lui intimer une direction sans ne rien imposer. Avec d'ailleurs un volontarisme similaire à Erb.
Sceneries est donc la rencontre de deux acharnés, qui instaurent dans chacune de leurs cinq improvisations, de leurs cinq Scènes, un climat tout aussi inquiétant qu'il sait être fascinant.
On en revient à "Floating in The Tempest" qui en constitue le sommet. Il y a cette impression qui domine de deux roues indépendantes, deux tourneries parallèles qui n'en finissent pourtant pas de se croiser en s'évitant avec une grâce et une légèreté incroyable.
Sceneries est une belle rencontre, de deux musiciens que l'on sent très complices. Sorti chez Creative Sources, il plaira énormément à ceux qui aime l'énergie folle de l'improvisation européenne.
Nous en sommes.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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Et n'oubliez pas !

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