Il fallait bien un moment où, à penser sa musique face au temps, le violoniste Dominique Pifarély allait s'attacher à l'éphémère. Il l'avait déjà tangenté, avec la Time Geography de son ensemble Dédales ou bien encore seul, dans le Time Before, Time After. Mais il s'agissait plus de travailler l'instant, l'éphémère est encore différent. L'instant est impensé en tant que tel, il n'est que le moment d'un continuum.
L'éphémère est conçu pour disparaître, mais encore : il laisse quelques atomes au passage. C'est une persistance, rétinienne ou auditive, peu importe ; c'est un sillon et quelques miettes de gommes. C'est un Tracé Provisoire.
C'est exactement ce que le quartet acoustique de Dominique Pifarély donne à entendre. Sur « Tracé Provisoire II », le pianiste Antonin Rayon émerge du silence à pas comptés, main droite aussi précise que musarde, dans la trame quasi imperceptible des cymbales de de François Merville pour suggérer quelques brisures de jazz lointaines, qui prennent corps lorsque le violon entre en jeu.
On est charmé par le jeu de Rayon, attentif et léger, charbonneux et aiguisé. Il s'équilibre à merveille avec Dominique Pifarély, en lui offrant une grande liberté dans chacune de ses interventions. « Il y a une synergie entre précision de l'écriture et une prise de risque sans laquelle le jazz ne serait pas » dit Denis Desassis dans Citizen Jazz.
Comme il a raison.
Dominique Pifarély se fraie un chemin, avec dans son sillage la contrebasse de Bruno Chevillon. Le jeu des cordes, à la fois complexe et subtil est empreint d'un calme profond, mais le feu couve sous la glace. La paire Chevillon/Merville se connaît depuis longtemps, et même si la puissance du contrebassiste n'est pas aussi tonitruante que dans d'autres projets plus électrique, il est un axe sur lequel ses compagnons peuvent s'arrimer et construire, notamment sur le puisant et collectif « Le peuple Effacé II », lorsque violon et piano jouent d'une passementerie aux allures de dentelles. Il y a dans les titres comme dans la musique une forme de révolte farouche bien qu'intérieure qui soulignent le caractère obstiné du propos du quartet. C'est éphémère car rien ne dure.
Et éphémère n'a jamais signifié sommaire, et encore moins fragile.
Les compositions de Pifarély pour l'album, enregistré à la Buissonne et paru chez ECM, sont justement des sophistications d'épure, ou chaque détail, chaque crayonné en un mot nourri la ligne claire à venir. « Vague 1 » en témoigne. Au milieu de l'album, cette masse de silence est comme les paquets d'eau : d'abord lointain mais lancinant, puis inouï à force de grossir, dans les stridulations et le bourdon des archets.
C'est fou comme cet album de Dominique Pifarély fait songer à un haïku. Un geste leste et immédiat qui construit un monde déjà passé en même temps qu'il est entrain de revenir. Ïl dit un monde qui n'est déjà plus mais qui perdure. Roland Barthes, dans L'empire des Signes, écrit : « Comme une boucle gracieuse, le haïku s'enroule sur lui-même, le sillage du signe qui semble avoir été tracé, s'efface : rien n'a été acquis, la pierre du mot a été jetée pour rien. Ni vague, ni coulée du sens ».
Seule la beauté perdure.
Elle est tout entière dans ce disque.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

Sous-le-sable