Alors qu'il fête prochainement ses 52 ans, Ken Vandermark paraît être dans le paysage de nos musiques depuis toujours ; enfin au moins depuis des décennies.
En réalité, ce multianchiste de Chicago est actif discographiquement depuis la fin des années 80 mais influence de manière assez importante de nombreux musiciens de chaque côté de l'Atlantique.
Il faut dire qu'il embrasse largement de nombreuses expressions qu'il amalgame, infuse et retranscrit dans son propre environnement, fait de soufflants pugnaces et de rythmiques insistantes, et qu'il est aussi prolifique en terme de disque qu'en terme de formations ; Aller sur son site, c'est contempler les ramifications d'une famille entière de la Creative Music. Celle de Mats Gustafsson et du fondateur Chicago Tentet de Brötzmann au crépuscule du XXe siècle, avec Joe McPhee et Fred Lonberg-Holm, ainsi que le fabuleux batteur Michael Zerang, que l'on retrouve sur ce Double Arc du Resonance Ensemble.
Resonance, orchestre-amiral de Vandermark. Toute ressemblance voire influence avec notre cher Christoph Erb ne serait absolument pas fortuite...
C'est depuis 2008 qu'existe cet orchestre transatlantique à géométrie variable. Il n'échappe à la boulimie d'enregistrement de Vandermark. Tant qu'on a du mal à suivre. Trop ? Sans doute. On notera par le passé le remarquable Head Above Water.
Mais c'est sans conteste Double Arc, et son impression de forêt primaire, qui est la grande pierre de l'édifice. Pour s'en convaincre, il faut écouter le tutti inaugural de la « Section D » de l'Arc Two et cette sensation qu'en quelques secondes on passe en revue 100 ans de Creative Music qu'elle soit écrite, improvisée, américaine, européenne, aléatoire ou dirigée.
C'est jouissif, autant que spontané.
Dans ce Resonance Ensemble, on retrouve de manière stable le tromboniste Steve Swell, lui aussi un compagnon régulier de Brötzmann, mais aussi l'Ukrainien Mark Tokar, remarqué avec Op Der Schmelz ou encore du suédois Magnus Broo, trompettiste furibard et véritable alter-ego de Vandermark. On avait pu entendre ce cuivre avec Paal Nilssen-Love (et Ken Vandermark) sur 4 Corners ; il brille ici dans la déconstruction méthodique de la « Section D » d'Arc One, entre l'alto du saxophoniste polonais Mikołaj Trzaska et la clarinette de son compatriote Wacław Zimpel.
Le tentet, où l'électronicien Christof Kurzmann vient instiller des formes étranges et déstabilisantes, à l'instar de l'entrée en matière quasi-silencieuse où apparaissent de manière éparses des chants d'oiseau torturé et une masse ronflante, a une incroyable force de frappe.
Ce n'est pas seulement lié à la double batterie de Zerang et Daisy, et ceux même lorsque la « Section B » d'Arc One offre quelques instants d'un funk fébrile.
Il s'agit plutôt de cette capacité à avancer collectivement sans direction précise d'un premier abord, mais qui en réalité marque une grande rigueur. Les deux axes filent droit, se tiennent au cordeau au dessus de l'Atlantique, et se rejoignent à l'infini.
On a le sentiment, tout au long de l'album, entre les interventions de chacun et les vagues successives d'un gigantesque maelström.
On songe à Zappa, dans l'Arc 1, et puis on l'oublie, Julius Hemphill de manière régulière dans l'Arc 2, et il persiste. Ca se croise, s'entrecroise, se rentre dedans mieux qu'en mêlée avec une euphorie qui n'oublie jamais cependant d'être rigoureuse. Vandermark tient fermement les deux arcs, ceux qui relient la musique contemporaine et le jazz, parvient à les dompter et nous faucher. Ce fan d'un certain cinéma de genre ou d'essai -des deux, même-, qui va des montages secs et tendus à la Cimino aux films de la Nouvelle Vague, voire aux documentaristes de génie (dans Kafka in Flight il dédicace un morceau à Chris Marker) use de sa musique comme d'un réalisateur, avec ses plans séquences et ses contrechamps, avec ses ellipses et ses plans américains soudains et appuyés.
Double Arc nous touche en plein cœur.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

Besançon