Il y a une constante sur certains labels en terme d'esthétique, de choix, de musiciens qui en disent parfois plus long sur la durée que toutes les analyses.
C'est le constat qu'on forge à l'écoute d'Equal Crossing, l'album d'un quartet inédit de Régis Huby paru sur le label Abalone, dont il est par ailleurs le dirigeant. Artistique avant tout.
Regardons dans le rétro : l'année 2016 en est à son mitan, et voilà déjà que le disque de Laurent Dehors a marqué les esprits et qu'un autre, en septembre par Marc Buronfosse aura le même destin. 2015 était aussi l'année Abalone, avec deux disques marquant d'Yves Rousseau. Huby de son côté s'offrait une petite douceur de chants italiens avec Maria Laura Baccarini et transcendait le quatuor IXI, que l'on va retrouver bientôt aux côtés de David Chevallier.
Une trajectoire discrète, dans l'ombre pourrait on penser, mais droite, fabuleusement droite, au confluent de tant de genres, de tant d'expression qu'il est souvent difficile de caractériser la chose... Et souvent on s'en dispense, à l'instar de ce magnifique Equal Crossing qui dit tout en une heure de ce choix de non-aligné ; qui trace une trajectoire elle-aussi absolument rectiligne au milieu du rock, du jazz, de la musique minimaliste, de l'expression chambriste et de l'électricité avec une modernité étonnante.
Et surtout, une voix, un discours personnel qui ne fait pas mystère de ses emprunts mais ne répète rien.
Huby recycle, réinterprète, s'approprie, à l'instar de la première partie du deuxième mouvement, "Are We From... ?" où l'on songe quelques instants à quelques poussières du Mahavishnu Orchestra (les timbres en présence y sont pour beaucoup) sans avoir le côté clinquant et indigeste du jazz-rock.
C'est une bulle, un instant, vite balayé par un silence hérissé d'électricité et d'électronique : elles sont l'oeuvre conjointe de Marc Ducret à la guitare et de l'étonnant Michele Rabbia, qu'on avait notamment croisé sur le beau disque de Federico Casagrande. Un rôle presque identique : celui du soulignement, du design de l'intime... Architecte de la musique intérieure qui sait parfois renverser l'ordre établi et appuyer sur les fondations ("The Crossing of Appareancies", et ce mouvement répétitif qu'il ponctue et trouble à de nombreuses reprises).
Huby maîtrise tant de langage qu'il tente une forme d'espéranto qui n'aurait pas besoin de glossaire. Qui serait évident à tous, glossolalie universelle.
C'est la volonté tout à fait assumé de Huby, qui cite Lévi-Strauss sur la troisième de couverture : "C'est le fait de la diversité qui doit être sauvé". La musique du quartet est un plaidoyer universaliste ; tout les moyens sont convoqués pour embrasser le monde.
Pour Equal Crossing, le violoniste mise sur l'électricité : son violon bien sûr, qui se mêle avec bonheur avec la guitare anguleuse de Ducret, qui s'offre -et c'est chose rare- quelques instants acoustiques, comme pour répondre à la sécheresse sur "Faith an Doubt" qui ouvre l'album. Mais aussi Bruno Angelini qui quitte quelques instants son piano si rythmique pour des claviers électriques (Rhodes et Minimoog, remarquable sur "The Synthesis of Nowhere").
Ce qui est fort avec cet album, c'est qu'Equal Crossing s'adapte à toutes les situations musicales. C'est au croisement des expressions, bien évidemment, mais c'est aussi au croisement des leaderships. Dans le mouvement permanent proposé dans l'album, il n'y a pas de solistes, il y a juste des agrégations qui prennent différentes formes et que chaque instrumentiste, chaque couleur entraîne pour former une autre géométrie. A certains moment, c'est le piano qui l'emporte et l'on est chez Angelini ("The Crossing Of Appareancies". Parfois c'est la guitare, que dire du clin d'oeil "Imaginary Bridges"... Mais toujours pourtant on est dans la musique du violoniste tel qu'il l'a conçoit : ouverte, opiniâtre, discrète et pourtant d'une rare richesse.
On pénètre dans l'univers d'Huby, et l'on s'aperçoit que le paysage luxuriant cache de nombreuses routes, de nombreux raccourcis, des routes éboulés et d'autres boulevards. Equal Crossing est de ces disques qui révèlent à chaque écoute de nouveaux sentiers, de nouvelles pistes, de terrains à défricher, voire de délicieux passages souterrains rafraîchissant dont on n'aurait pu soupçonner l'existence.
Voici du bel ouvrage. Marquant et indispensable, dont -et mon camarade Olivier sera d'accord avec moi-, on reparlera forcément en fin d'année !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

Neufchatel