Bataille de textures et de formes, et en même temps, grande complicité. C'est exactement ce qui prévaut lorsque le multianchiste Keefe Jackson et le vibraphoniste Jason Adasiewicz entament leur duo sur "Caballo Ballo". Rows and Rows, leur premier album en duo est sorti sur le prestigieux label Delmark, comme la plupart de leurs disque à chacun.
Il y a de la joie, voire de l'exubérance dans le dialogue sans rechercher la performance. Les deux musiciens grattent chaque facette de leurs timbres pour trouver une forme d'union, ou du moins un langage véhiculaire qui permet de pouvoir faire un bout de chemin ensemble, entre pureté véloce du cristal et chaleur rocailleuse du souffle.
Jackson et Adasiewicz sont des perles étasuniennes comme on les aime. Celles qui aiment à plonger dans les racines d'un certain jazz sans s'assigner une tâche mémorielle.
A peine remettent-ils les choses en perspective, pour mieux avancer
On remarque, dans le magnifique "A Rose Heading", le velours de la clarinette basse qui a ce qu'il faut de spleen pour être caressé par un vibraphone avare de notes toujours justes, qui ne cherchent pas à se mesurer à l'autre mais à souligner un propos qui charrie en son sein de nombreuses racines Dolphyennes, qui n'est jamais cité expressement mais dont chaque geste porte quelque signature spectrales.
Ce type de signatures qui animent aussi les disques de Rob Mazurek, Jason Roebke ou de Frank Rosaly. On avait pu voir le vibraphoniste, remarqué par son jeu calme et puissant, au côté de Mike Reed (Living by Lanterns) ou dans son orchestre Rolldown... Quant à Keefe Jackson, qui est sans doute un peu trop méconnu, il est une des pierres angulaires des Fast Citizen's de Fred Lonberg-Holm, dont nous serons sans doute amenés à parler dans les mois qui viennent.
Tout ceci est made in Chicago. Mais qui s'en étonnera ?
Du côté de l'Europe, on avait pu chacun les rencontrer avec le saxophoniste Christoph Erb : Yuria's Dream avec Adasiewicz et Roebke, et le remarquable Urge Trio avec Jackson et Tomeka Reid... Excusez du peu. Jackson fait d'ailleurs de nombreuses fois penser à Erb, notamment sur le plus dur "Where's Mine", où la clarinette basse va toucher les arêtes coupantes du gouffre des graves. Lorsqu'il y pénètre, les lamelles de fer de son comparse se font plus étouffées, jusqu'à se mêler au bois du cadre, donnant un caractère plus secret encore au duo.
Le clarinettiste démontre en tout cas qu'il est une voix qui compte. La relation avec la Suisse d'Erb est assez ancienne pour Jackson qui en 2013 avait enregistré un disque qui était passé relativement inaperçu par ici et qui mérite qu'on s'y arrête quelques instant. Keefe Jackson's Likely So est un septet de soufflants sur une même ligne. On y retrouve, outre Wacław Zimpel dont nous parlions récemment, trois soufflants suisses de Lucerne (Stucki, Rempis, Mejer). A Round Goal est un album aux allures très contemporaines. On a la sensation que Braxton n'est jamais loin et qui fait une large part aux boucles minimalistes. Il y a quelques liens avec ce qui se passe avec WATT ou chez Guillaume Grenard dans la circulation entre les soufflants notamment. 
Pourquoi cette digression ? Parce que Rows and Rows est la percolation de tout ceci.
Il est indispensable de s'y intéresser au plus vite !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

56-Chokoclouds