Il n'est pas rare d'avoir des images qui s'imposent lorsqu'on écoute un disque pour la première fois. Des images qui ne sont pas des clichés, mais qui sont des sensations qui se matérialisent. C'est ainsi avec Baabel, le second album de Leïla Martial après son remarqué Dance Floor.
Des images pas éloignées d'ailleurs du Circles d'Anne Pacéo où la chanteuse se joint, participant activement à la dose d'imaginaire de ce disque dont nous disions le plus grand bien. Des images turbulentes, joyeuses, mutines mais pas bêtement pastel. Des images de grande liberté et de grands espaces dans lesquels l'improvisation s'égaie et où Leïla Martial sautille.
On pourrait croire, à l'écoute des deux parties de « Baabel » que cette liberté intranquille est incontrôlé. Que de babils en déchirures électriques de la guitare de Pierre Tereygeol, il y a mille chemins, mille voi(es)xqui se chevauchent ou se bousculent.
Il n'en est rien.
La chanteuse tient son univers avec une volonté exaltante, et trouve en Emile Parisien, qui la rejoint sur deux titres, le compagnon idéale dans sa quête. Il faut les entendre ses deux-là, sur le magnifique « Smile » de Chaplin tiré des Temps Modernes. Il y a une légèreté du geste qui n'amoindrit pas la grâce. Une décontraction, un abandon, qui ne gâte pas la fermeté du propos.
Il y a une Liberté totale, revendiquée et néanmoins douce, plein de velours des rêves.
Leïla Martial est la liberté qui décide, pas la liberté qui commande. Elle laisse parler sa rage, sa colère, sa tendresse et son amour sans chercher à faire prédominer quoique ce soit, toutes les émotions parlent d'une même voix, mais pas d'un même timbre... Et le travail consiste à remettre tout ça en harmonie, à défaut de le remettre en ordre.
L'ordre, c'est pour le troupeau.
Comme le dit fort joliment la chanteuse dans de jolis interludes pastoraux : « je n'ai pas de karma parce que je n'en veux pas. » Baabel est une magnifique déclaration d'indépendance qui scelle tout à la fois son rapport au langage (il y a des sons qui valent mieux que les mots) et à la société patriarcale, dont elle s'affranchit avec une agilité rare « Je suis de celle dont le râle s'écrase dans un chant de broussaille ».
Le tout sans colère, mais avec une détermination qui ne se dément jamais, et s'appuie sur la frappe complice et solide d'Eric Pérez, qu'on croisait déjà sur Dance Floor.
Il ne faut pas néanmoins penser qu'avec Baabel, Leïla Martial fait œuvre de franc-tireur. Elle embrasse son monde dans un dessein très collectif, et tous les morceaux où elle s'essaie à quelques brisures funk avant de défricher, en bonne biquette qui rumine quelque confins ardents de l'à-pic des musiques improvisées.
Le disque de Leïla Martial fait songer au travail d'un autre improvisateur vocal, le suisse Andreas Schaerer. Il y a la même propension à inventer, à créer des univers, à être facétieux. L'univers de Martial est peut être plus onirique, mais il chambarde tout autant. On ne sera pas étonné, dès lors, de savoir que ces deux-ci ont déjà travaillé ensemble. Il nous tarde d'ailleurs d'en entendre rapidement parler.
En attendant, ce Baabel nous ravit, et s'impose parmi les francs sourires musicaux de ces derniers mois.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

 

99-Villa-Chaplin