Le pouvoir de la radio est de détenir les deux plus belles choses qui caractérisent l'humain : l'imagination et la mémoire. Et comme ce sont des choses intangibles, admettons plutôt que les ondes les catalysent.
Sans doute est-ce très générationnel, mais la plupart de mes souvenirs de quadragénaire passe par la radio. C'est souvent lointain, cotonneux, patiné par le temps, mais il y a des images qui s'y associent, intimes.
Nécessairement intime.
C'est d'ailleurs pour cela que malgré toutes les évolutions techniques, l'outil reste aussi présent dans nos vies. C'est un canon à imaginaire ; la radio est un fantasme, et tout ceux qui ont eu la chance d'en faire longtemps -j'en suis-, le savent. C'est le cas aussi de Stéphane Berland, le patron d'Ayler Records, qui en a fait si longtemps.
Ce n'est donc pas étonnant que Le Miroir des Ondes, pièce du batteur et percussionniste Michel Blanc soit le cent-cinquante et unième disque de son label : une pièce courte, intense, qui capte l'imaginaire de la radio sur une période faste du XXe siècle. La plus faste sans doute : 1972-1989, ou une lente recomposition sociale du rêve autogestionnaire de LIP à la chute du Mur de Berlin.
Du moins, celle qui préparait notre XXIème siècle.
Le disque s'inscrit sous la bannière d'un slogan de Mai 68 : "La Liberté est le crime qui contient tous les crimes, c'est notre arme absolue". Cette volonté de s'inscrire dans une tradition libertaire qui est aussi celle de la radio, d'une certaine radio qui donne au monde un autre point de vue est en perspective avec cette musique très travaillée.
Dans une cosmogonie moins électrique, on songera à Nouvelles Réponses des Archives de Guillaume Séguron ; il y a la même volonté de faire du souvenir un matériau brut, avec la même gravité et la même importance.
On a eu l'habitude d'entendre Michel Blanc sur le label d'Autres Cordes, qui hébergeait aussi les disques de Bruno Chevillon ou de Frank Vigroux, avec qui Blanc a souvent collaboré. On se souvient des Onze Tableaux de l'Escouade, empreint aussi d'Histoire, où l'on découvrait également le trompettiste Jean-Luc Cappozzo et l'organiste Antonin Rayon, que l'on retrouve ici en belle compagnie électrique, puisque c'est le guitariste Marc Ducret qui vient donner au quartet une nervosité pleine de rock.
L'alliance entre ces deux-ci donne à cette musique un caractère inclassable, voire sacrément brise-frontière, notamment avec l'ajout des clusters de la pianiste Anne Gimenez et Annabelle Playe, chanteuse contemporaine qui a l'habitude d'évoluer dans la musique électro-acoustique ; sa voix, entêtante et parfois multiple se mélange à merveille avec les extraits lointains et triturés des grands souvenirs de la période, piochés sur l'INA : mort de Pompidou qui interrompit le film du soir, reportage de guerre à Hanoï, élection de Mitterrand qui nous vaut une ire subite de Blanc à la batterie...
On pourrait songer à une forme de collage mémoriel, mais ce que nous propose Michel Blanc est bien plus profond que cela. C'est une histoire, dans tout ce qu'elle a de plus abstrait, de plus subjectif, de plus scénarisé. Les morceaux sont des tranches de souvenirs séquencés qui ne peuvent se concevoir que dans un tout.
Ainsi, "MdO 4 [1972-1973]" qui ne dépasse qu'à peine la minute, tout comme sa suite "MdO 3b [1972-1973]", il y a un souffle qui n'est pas qu'historique, il se mélange avec des sensations et des souvenirs musicaux ténus mais réels, où se croise du Métal en fusion, des embryons de rock progressif et une rage improvisée qui vient lécher les pieds d'une musique très écrite. On pense à Zappa souvent, dans la construction scénaristique et la rigueur rythmique, mais aussi de loin en loin à Luigi Nono ou à Luciano Berio pour le travail sur la voix.
C'est un disque important que nous propose Michel Blanc. On ne s'étonnera pas que celui-ci paraisse chez Ayler Records, qui décidément a une conception de la musique qui dépasse le simple cadre de l'esthétique pour lui redonner pleinement toute sa réalité politique.
Il ne sera pas étonnant qu'il trouve ici un écho enthousiaste.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir (n'est-ce pas)...

on air II-3