Avec Luis Lopes, nous sommes habitués à la puissance, à l'électricité contondante qui vient frapper au plexus sans élan et qui assèche tout alentour. Une direction qu'il a habilement développé au cours de ces différentes rencontres avec Eliott Levin, Rodrigo Amado ou avec Big Bold Black Bone. "On songe contraction", écrivions-nous lors de sa récente algarade avec Jean-Luc Guionnet ; Luis Lopes est de ces guitaristes radicaux pour qui l'élégance ne s'embarasse pas de joliesse inutile, de la même façon qu'elle ne nécessite pas forcément d'agressivité émaciée.
Le portugais se situe dans cet frange d'improvisateur pour qui l'instrument, a fortiori si celui-ci peut se laisser muter par des pédales d'effet, est un prolongement de lui-même, un amplificateur de sentiments.
Deux disques sortent coup sur coup qui nous éclairent :

Ce n'est pas une surprise pour quiconque, mais sans doute est-ce exacerbé par l'intimité de Love Song. Sorti chez Shhpuma Records uniquement en vinyl, ce disque n'est pas une déflagration. Il n'y a aucune brisure qui perfore les enceintes. Au contraire, la guitare est douce, cristalinne, presque timide. C'est une histoire d'amour, des premiers moments jusqu'à l'inévitable cassure ("The Sadness of Inevitable End"). Mais même celle-ci ne recèle aucune acrimonie ; il y a au contraire une vraie douceur, comme un remerciement à cette Magda auquel le disque est dédié. A peine y-a-t-il une dissonnance accrue, comme une ombre qui grossit jusqu'à masquer la lumière ("Deepest Profound Obscurity").
Dans ce disque extrêmement bien scénarisé (deux faces : floraison/déclin ou plutôt cristallisation/érosion), le guitariste est à nu. Cela permet de juger sans ambage de sa grande sensibilité.

Avec Garden, chez Clean Feed cette fois, Luis Lopes expérimente une atmosphère, ou du moins un matériau bien moins intime de premier abord. Mais qui se nourrit aussi de cette démarche très sensuelle.
C'est un tour au jardin, comme pour évacuer des tourments.
Le trio qu'il partage avec le saxophoniste Bruno Parrinha et le violoncelliste Ricardo Jacinto travaille le son à la source directement à la masse, qu'ils polissent plus qu'ils ne le sculpte. Parrinha, qui faisait partie du Red Trio de Lopes avec Hernani Faustino souffle de longue notes tenues à l'alto et au sopranino, qui sont autant de trame sur lequel le violoncelle et la guitare viennent créer de petits éclats, ou ajouter de l'épaisseur à une nappe étouffante.
Ainsi, "1402" (les noms des morceaux ne reproduisent que leur temps) est un étau entre stridences électriques et apparentes quiétude du souffle qui nous laisse immobile, comme écrasé par une puissance qui n'a même pas besoin de montrer les muscles. Tout se situe à la limite ténue qui sépare l'exaltation du trop plein : c'est une musique qui exige une grande concentration, pur déceler toutes les structures éphémères qui naissent dans un son qui grossi, toutes les conversations chuchottées dans le tumulte, les transferts incessants entre les cordes de la guitare et du violoncelle.
Parfois, le ton se fait d'apparence plus abrupte, avec l'alto de Parrinha qui se met à crier, poussé par les pizzicati nerveux de Jacinto. Mais tout ceci est englouti par les larsens lointains de Lopes, qui souffle comme un vent mauvais qui bousculerait le paysage imperceptiblement, au point de se voir rejoindre par Jacinto
Le souffle est important dans le jardin du trio. Cela commence par "1351" ou l'archet sur les cordes semble une respiration bruyante, profonde, réeelement sensuelle. Il y a chez Jacinto quelque ressemblance avec Fred Lonberg-Holm, notamment lorsqu'il joue avec Christoph Erb. Ce disque en trio a en tout cas la noirceur inquiétante et excitante dans lequel on aime se ballader, comme tous les jardins improvisés où poussent ces fleurs du mal.
Une chose est sûre, Luis Lopes est un grand musicien : ces deux disques ne font que le confirmer !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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