On pourrait penser que c'est l'approche de noël qui accélère les choses chez Zappa Records. Plus sérieusement, c'est sans doute le vaudeville familial en cours depuis la mort de Gail Zappa qui précipite la course en avant qui caractérise la période récente de sortie. Pensez donc : en 2016, ce ne sont rien moins que sept album qui ont fait l'actualité du maître moustachu, mort il y a 23 ans : Zappa is dead, but his music smells nice...
Et si parmi la série il y a des compiles, ou des disques plutôt réservés au exégètes, on ne peut que remarquer que ce qui sort du coffre-fort de Laurel Canyon (The Vault) ne peut toujours pas être considéré comme un fond de tiroir. Il y en eut, sans doute, sur la fin des années 2000. Mais depuis dix ans, les trésors qui paraissent ne contribuent à la dépression que des comptes en banque des fans. Dépression qui s'accélère depuis 2013 de manière assez vertigineuse.
Dans la catégorie « pour exégètes », on commencera par The Crux of The Biscuit, disque assez contrasté qui reprend la genèse d'Apostrophe(') avec un mélange d'interviews et de morceaux qui s'il s'inscrit dans une continuité conceptuelle cher à l'auteur ne semble ni être une porte d'entrée, ni une pierre indispensable à l'édifice, voire à l'édification des masses.
Autre Project/Object (pour faire simple, un documentaire sur les étapes de la construction d'un album, voire des version différentes, ou des contextes mono/stéréo...), Meat Light est sans doute beaucoup plus intéressant dans ce qu'il expose d'Uncle Meat. C'est bien sur l'une des oeuvres les plus importantes de Zappa, l'une des plus complexe aussi.
Eprouver le travail des Mothers of Invention ainsi précisé en un triple album est une pièce de choix. Retrouver par exemple le pressage original du vinyl, avec ce sentiment de progression peut être plus absent sur le pressage CD des années 90 (reconduit à l'identique en 2011) est très enrichissant. Et puis il y a dans les deux CD suivants des titres qui à eux seuls méritent qu'on s'y arrêtent.
C'est le cas notamment des différentes approches de « Project X », qui se retrouvent notamment sur « Project X Minus 5 » dans une version altérée, avec un instrumentarium différent qui permet de juger avec une grande acuité de l'influence de compositeurs contemporains comme Varèse (évidemment), Cage, Ligeti ou surtout Nancarrow. A côté de cela, les morceaux nouveaux et délicieusement rocailleux comme « Whiskey Wah » ou plus encore la version single de « Dog Breath Variations », une véritable découverte avec son riff de guitare délicieusement sale sont des morceaux de choix à conseiller sans hésitations à ceux qui ont ce virus taraudant qu'est la zappaïte aigue.
Courage, nous pouvons ouvrir un groupe de parole.
Mais les pièces de choix de ces sorties résident absolument dans Chicago '78 et Little Dots.
Le second est un trésor qui documente sans doute comme jamais ce Little Wazoo qui était un fantôme dans la discographie du maître, et qui grâce à Imaginary Deseases et donc désormais Little Dots se voit prendre corps. C'est fou, parce qu'on aurait pu imaginer que les deux disques fasse un double, car la période est identique (d'octobre à décembre 1972) et le line-up aussi, avec ses airs de brass-band qui est capable de passer en une seconde du blues à la musique contemporaine sans qu'on s'aperçoive de la moindre guipure.
Mais il y a une réelle différence : Little Dots est puissant, goguenard et virtuose. Zappa plonge avec un réel plaisir dans son background Rythm and Blues, sans doute plus que dans Imaginary Diseases, qui était plus savant, jouait plus sur l'alchimie des timbres que sur leur ébullition.
Le son, issu d'un 4-pistes est parfois un peu crade, sans que ce soit réellement gênant parce qu'il y a pas mal de détail, et surtout parce que l'orchestre emporte tout. Les deux trombonistes (Bruce Fowler et Glenn Ferris) sont ahurissant de justesse et de puissance. Ils sont, avec le tubiste Tom Malone l'axe du blues autour duquel la guitare de Zappa s'enroule. Il y a sur « Kansas City Shuffle » une joie de jouer assez directe, de laisse la part belle à l'énergie et au souffle. Quelque chose qu'on retrouve sans doute sur la mythique tournée de 1988.
C'est sans doute, avec Chicago 78 , la surprise inattendue de la Zappa Family Trust...
Chicago '78 est l'un de ces concerts intégraux dont on nous gratifie depuis un certain temps. J'avoue m'y perdre, puisqu'on pourrait imaginer que cet événement aurait pu se retrouver dans la collection des Road Tapes. Peu importe, ne boudons pas notre plaisir : ce concert à Chicago, enregistré en septembre 78 est un pur moment de jubilation. Situé à mi-chemin entre chemin entre Sheik Yerbouti (reprise énergique de « Dancin'Fool », très rock avec Ike Willis en second guitariste et Vinnie Colaiuta à la batterie, bien secondé par les percussions d'Ed Mann) et Joe's Garage (on appréciera le happening « Paroxysmal Splendor » ou se mélange « I'm a Beautiful Guy » et « Crew Slut » avec quelques miettes de Greggery The Peccary), le groupe réuni par Zappa est à forte dominante électrique, mais semble capable de tout jouer... Voir ainsi, dans le morceau précité les rythmiques sud-américaines décalées, chassées par les frappes électriques de la guitare.
Déjà documenté par le roboratif Hammersmith Odeon, en février 78, cette période charnière dans la carrière de Zappa est beaucoup moins légère que ce que l'on pourrait penser. On reste étonné que ce concert semble sortir de nulle part ; au regard de sa qualité intrinsèque, on aurait pu imaginer une connaissance déjà précise de l'événement. Mais même sur les You Can Do That On Stage, 78 n'est pas sur représenté. Et Chicago, absent.
C'est dire la surprise.
Le point culminant de ce concert reste la reprise très longue, mais jouissive, de « Don't Eat The Yellow Snow » qui est une sorte de précipité de tout ce qui pouvait être enthousiasmant dans un concert de Zappa : la théâtralité, les allers-retours constants entre les genres, les explosions soudaines de virtuosité, la rigueur rythmique et le mauvais esprit. On adore. Ce disque est indispensable !
Qu'une chose soit claire : on peut toujours penser qu'on attrape les obsessionnels de Zappa avec du vinaigre ; c'est pas choquant, puisqu'en partie, c'est vrai. Mais ce qui sort sur la période est exceptionnel. Il faut donc s'y précipiter.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

88-Fourchette