Avec Ubatuba, Ingrid Laubrock avait entamé une mutation qui semble irréversible.
La musicienne allemande, renommée pour son Anti-House ou encore pour son trio avec Tom Rainey et Mary Halvorson, ce sont de saxophone à la fois chaleureux et légèrement écorché recherche les associations inouïes et les constructions complexes. Elle délaisse même la primauté du jeu pour celui de la direction où les relations particulières entre chaque musicien est la base d'un jeu d'assemblage à la fois abstrait et indiscutable qui tient du jeu de mouvement.
Sur Serpentines, son nouvel album avec un septet inédit (même si le tubiste Dan Peck est toujours fidèlement là), les deux parties de "Pothole Analytics" qui ouvrent l'album en sont de parfait exemple ; le jeu minimaliste et atonal semble passer d'un musicien à l'autre comme une balle qu'on reprend de volée.
Il y a quelques pas de deux, et même des crunches endiablés pour se disputer le passage, mais ce sont des instants très joueurs. La trompette de Peter Evans, habitué à animer Mostly Other People Do The Killing est particulièrement en pointe lorsqu'il s'agit de férailler avec le ténor ou le soprano de Laubrock. Il ne rechigne pas non plus à se lover entre les cordes de la joueuse de koto Miya Masaoka. Pour le reste, il laisse Dan Peck et le pianiste Craig Taborn s'occuper du travail discret mais indispensable de l'amalgame entre toutes ces petites cellules qui pourraient, sans cela, sembler totalement éparpillées.
Masaoka est certainement la grande trouvaille de cet album, avec l'électronicien Sam Pluta qui a souvent joué avec Peter Evans et agrémente l'album de sons inédits. Le koto a ceci d'inédit qui apporte des sonorités finalement peu éloignées de ce que Mary Halvorson peut proposer par ailleurs chez Laubrock.
C'est cependant une couleur différente, qui prend même des atours tout à fait poétique sur le long "Serpentines" qui clôt l'album sur une forme d'apaisement et de concorde entre Taborn, Laubrock et Masaoka.
Serpentine colle bien à cette musique d'Ingrid Laubrock. Elle cherche, elle louvoie, elle entame des virages inattendus, mais jamais elle ne se semble se perdre. La saxophoniste garde cette attitude qui fait sa renomée depuis plus d'une décennie.
Celle d'une musicienne qui trace sa route sans hésiter mais en serpentant, en prenant son temps, en négociant avec la plus grande attention chacune des trajectoires qui sont soulignées avec beaucoup d'à-propos par la batterie de Tishawn Sorey qui privilégie le relief et la sculpture plutôt que la pulsation. "Squirrels" est ainsi l'occasion de petites explosions sporadiques qui viennent à former un tout implacable mais résolument mouvant.
Certains pourrait songer que tout ceci est froid et cérébral. Ce disque démentira ce trait qu'on est en droit de trouver franchement injuste. Ingrid Laubrock fait partie de ces musiciens à la discographie sans accroc. On pourrait même avancer que si Anti-House était un exemple de musique centripète, qui ramenait tout vers le noyau, Serpentines  est une définition du centrifuge, qui projette vers l'altérité.
Anti-House, nous l'écrivions, est la maison de Laubrock. Ici, elle va visiter le vaste monde, en quelque sorte.
On est ravi de la voir perdurer dans cette voie que l'on peut largement attribuer à son travail au long court entamé avec Braxton, qui a tendance a s'accélérer avec le temps et à infuser sa musique avec bonheur. Ainsi, "Chip in Brain" est le sommet de cet album s'y réfère à petite touche, notamment lorsque Pluta vient altérer de sons puissants et transcendants une passementerie subtile.
On est ravi de cet album joliment versatile et joyeusement serpentin. Encore une grande réussite d'Intakt Records.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir..

122-Léman