What if ? est une question qui induit de la fiction, de la narration. Mieux, elle induit une forme d'uchronie, de chamboulement dans le continuum qui en général est très créatif en musique.
"Que se passerait-il si ?" Belle question, très prometteuse, surtout lorqu'elle est posé par un quartet d'aventuriers du sons qu'on s'est habitué à voir dans le paysage du jazz mais jamais ensemble. Autour du saxophoniste Hugues Mayot, dont la présence dans l'actuel ONJ lui vaut les honneurs du Label ONJ Records, c'est une certaine vision de l'improvisation qui s'agrège.
Avec Joachim Florent à la basse, Jozef Dumoulin en sorcier fiévreux des claviers et Frank Vaillant au raffinement énergétique des rythmes, que peut-il se passer d'autre que des choses merveilleuses ?
Alors, que ce passerait-il si le commerce ne s'était pas emparé des machines pour rentabiliser l'émotion ? Que se passerait-il si l'on rendait leur sensibilité à fleur de peau à des instruments réputés froids ? Que se passerait-il si l'on glissait un peu d'imprévision dans des motifs implacables, comme la belle visite des profondeurs que nous propose "Abyssal Borders" au fil du son clair et pénétrant de Mayot ?
Ce très beau disque, cotonneux comme un rêve.
Hugues Mayot est le prototype même de musiciens que l'on est jamais étonné de retrouver dans les projets d'excellence et les oeuvres collectives mais qui prend le temps de maturer sa musique intérieure avant de la livrer en leader; On l'a rencontré dans Le Sens de la Marche de Ducret, dont on ne se lassera pas de dire qu'il est la couveuse de bien des talents, mais c'est également un pilier de Radiation 10 où il est accompagné du contrebassiste Joachim Florent que l'on retrouve ici également.
De L'orchestre du Coax Collectif, on conserve ce sentiment de force implaccable qui n'a pas besoin de s'empeser avec de la puissance et monte comme une nappe épaisse des profondeurs, bouillonnante mais pas malsaine, à l'instar de ce très bel "Attila" ou la basse contondante de Florent s'entrelace avec un saxophone ténor qui aime à se placer toujours à l'orée du point de rupture. Une relation de frottement qui convient également au bassiste, dont on sait depuis son After Science à quel point il aime la mystique et la transe, dont l'état second et planant est ici souvent convoqué, notamment par les compagnons désignés pour concevoir la densité atmosphérique.
On ne présente plus Jozef Dumoulin et Frank Vaillant ; on lit leur discographie qui se suffit à elle-même. Voici des musiciens qui aiment les machines et les atmosphères fébriles, comme le clavièriste Jozef Dumoulin, dans un registre assez proche de son Red Hill Orchestra avec Eskelin ("A Dream Was Riding The Wave") ou le batteur Frank Vaillant, dont les pulsations intrépides et parfois cabossées font merveille dans cette accumulation d'effluves alcalines qui saturent l'atmosphère d'autres flux qui l'électricité. Il y a comme une alchimie qui relie les deux pôles, en permanence inversés entre climat et pulsation ("We're Fighting"). Dans cette succession d'images flirtant avec le flou tant la lumière y est tamisée, on songe beaucoup aux albums de Sylvain Cathala, notamment avec Print. Mais Mayot parvient à y insuffler une touche très personnelle, qui va certainement s'installer dans le temps.
C'est tout de même la force de cet ONJ d'avoir su réunir tant de musiciens différents qui s'expriment dans le label ONJ Records. Entre Fabrice Martinez, Jean Dousteyssier et Théo Ceccaldi, voici donc Hugues Mayot qui décoche sa propre flèche. Quel beau panorama hexagonal !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

26-Tombelaine