La lune inspire les jazzmen et les improvisateurs européens. Sont-ce les temps crépusculaires qui donnent de la matière à la création ? On est en droit d'en douter, tant les approches sont différentes. Entre L'Orchestra Nazionale de la Luna, aventure chamarrée menée par quatre musiciens amoureux des couleurs de la nuit et l'Orchestre de la Lune, aventure en grand format luxueux et consensuel où se croisent Didier Havet et Brad Scott, quel rapport ?
Quasiment aucun, sauf un : la lune est scruté de la planète bleue, à hauteur des rêves des hommes.
Pour s'aventurer sur le sol balayé de poussière et hérissé de roches, il faut regarder du côté de Lunar Error ; on ne s'étonnera pas qu'il faille compter sur le label BeCoq et sur son animateur Thomas Coquelet (ici à l'harmonium et au guide-chant...) pour explorer des terres hostiles, ou parfois l'oxygène manque. C'est pour cela qu'il faut une sortie courte, où chaque geste compte. Les 29 minutes de Sélène, vingt-huitième album de BeCoq décrit cette sortie du module.
Soyons francs : on ne s'attendait pour cette expédition qu'à ce genre d'équipage.
Il y avait longtemps que nous n'avions pas évoqué BeCoq. Non que nous faisions l'impasse, mais comme tout label indépendant à forte personnalité, et c'est peu de dire que le fier gallinacée des Flandres en est un, il y a besoin de souffler. De préparer.
De fomenter, même.
On ne s'aventure pas sur la Lune comme on part en pique-nique. Il faut une équipe aguerrie, habituée à la topographie des lieux et à séduire Sélène, luminescente déesse de la Lune. Elle plane comme un voile sur cette improvisation d'une traite, qu'on peut sans hésiter ranger dans la famille de ces orchestres qui s'empare des sons comme des organismes vivants : Systematic Distortion Orchestra, Sean Ali, Carlo Costa Acustica, Lignes de Crêtes, et bien sûr Aum Grand Ensemble où l'on retrouve Julien Pontvianne, du collectif Onze Heures Onze, presque naturellement.
Sélène est une exploration à pas comptés, sensible à tous les sons et tous les mouvements, où le saxophone baryton de Mathieu Lilin et les saxophones de Gabriel Lemaire du Tricollectif (Machaut, Marcel & Solange, Walabix...) font souffler un vent qui s'accroche à peine aux reliefs. On pense que c'est une masse incontrôlée mais au contraire. Elle engrange de la poussière. Elle agglomère ça et là quelques instruments, qui densifient le souffle sans jamais le rendre omniprésent.
La guitare de Pierre Denjean, la batterie de Quentin Conrate, et bien sûr les clarinettes de Matthieu Lebrun qui va chercher comme dans Bengalifère ou dans ses précédentes aventures chez BeCoq des fréquences troublantes sont autant de petits vortex qui rendent la progression lente mais néanmoins inexorable.
C'est ce qui rend cette musique si belle, et assez puissante. Brillante en tout cas comme les étoles de Sélène et tout aussi attirante. Comme souvent avec les disques du label, l'aspect rugueux et hostile qui peut survenir au début est balayé par la confusion des sens induit par l'amalgame des timbres.
Une très belle expérience.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

03-Mécanique