Il n'y a rien de plus agréable, quand vous suivez les productions d'un label aussi imprévisible que BeCoq, que de se laisser surprendre. Pas la surprise d'une musique inconnue, mais l'étonnement de la concordance de certaines obsessions sagement tues. Lorsqu'un disque vient vous chercher sur des terrains connus, voire aimés, et que c'est le dernier endroit où vous l'attendiez parce que c'est censé être vieux, loin, enfoui, gardé dans la chair tassée des madeleines de Proust et que ce n'est pas évident que ça ressorte dans ce contexte.
La Baracande est de ces disques-ci, et même si la musique jouée par le quartet de musiciens plutôt issus de la scène Trad est difficile d'accès, râpeuse, brutale d'une certaine façon parce qu'investissant des sentiers inusités, voire réputés à-pic, elle chante aux oreilles une pratique familière, celle de la musique traditionnelle du Centre France, avec cornemuse Béchonnet et vielle à roue.
Une vieille passion longtemps vécue comme une maladie honteuse, transmise dans le tout début des années 90, grâce aux découvertes de Boucherie Productions ; des orchestres comme le trio Bouffard, et par la suite les disques Ocora. Une façon de chercher des mélodies enfouies, souvent belles et dont la construction autour d'un bourdon pouvait emmener loin à condition de lâcher prise.
Mais de Bouffard à Yacoub, le parti pris était la clarté, une forme de douceur lumineuse que le joueur de vielle Yann Gourdon et le violoniste et chanteur Basile Brémaud réfute totalement.
On avait pu entendre, déjà chez BeCoq dans le cadre du projet Soli, un solo de Gourdon tout à fait sidérant. Enregistré à peu de distance temporelle et géographique, ce disque en quartet reprend les mêmes recettes, à la fois en les contextualisant et en les amplifiant. La musique jouée ici, notamment par la trame drue de la vielle et de la cornemuse de Pierre-Vincent Fortunier semble bâtie pour la transe, l'étourdissement, dans un emballement psychotrope particulièrement sensible lorsqu'on écoute au casque.
La trame de ce disque doit être compacte, étouffante, et assez brute d'aspect. C'est exactement ce qui percole de « Un jour j'ai pris le temps », morceau final de près de 10 minutes où la guitare de Guilhem Lacroux et ses cercles incessants qui se mêlent à vielle font songer immédiatement à certaines expériences lancinantes du Velvet Underground avec force noirceur et s'accommodant à merveille des paroles pesantes dont l'atmosphère renforce réellement la dramaturgie.
La Baracande était une chanteuse du début du XXe Siècle dont les textes furent majoritairement collectés il y a 50 ans. Les quatre musiciens, dont on pressent l'appétence pour l'improvisation, peuvent étendre leurs morceaux, jouer jusqu'à faire tourner en rond l'auditeur qui se laissera baguenauder au gré de cette expérience exigeante, à l'image de BeCoq. Membre du collectif la Novia, très actif sur les scènes traditionnelles qui vont chercher au-delà de leur terrain naturel, les musiciens qui font revivre la Baracande par des procédés plus que surnaturels propose une musique qu'on a envie de qualifier de Trad Garage...
Pas sur que l'étiquette soit acceptée par les entomologistes garants des caractérisations, très pointilleux dans le domaine assez autocentré de la musique trad. Mais pour ce qu'on s'en fout des étiquettes !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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