Nous nous sommes tant aimés.
C'est avec une pointe de nostalgie, mal placée cela reste à voir, que l'on place sur la platine un disque du label Bleu.
Nostalgie parce que l'on se rappelle de l'Azur Quintet de Texier d'année au même endroit. Et puis la Théorie du pilier de Marc Ducret, et puis aussi Musiques de Cinéma de Portal... Sans oublier des disques moins emblématiques ou simples madeleines, que ce soit certain disques de Steve Coleman, mais aussi de Julien Loureau, de Caroline ou de Battista Léna. Qui se souvient de ce I Cosmonauti Russi qui reste un disque de chevet ici ?
Label Bleu fête ses 30 ans. C'est un exemple rare de ce qu'une production indépendante, farouchement cohérente et apte à répondre à une exigence artistique peut faire. La maison bleue a turbulé, jusqu'à se faire discrète ; elle témoigne surtout par son catalogue d'une histoire particulièrement brillante du jazz français des deux décennies à la charnière du siècle. Grossièrement 1986-2006 pour la période dorée du label, qui correspond aussi à une effervescence de la Maison de la Culture d'Amiens, devenu centrale durant toutes ces années.
Quoi de plus logique de demander à Henri Texier de monter un orchestre pour fêter les 30 ans du label ? La musique du contrebassiste, dont on ne fera pas l'affront de vanter les qualités incroyable de mélodiste, est intimement lié au Label Bleu. Pas seulement pour la Suite Africaine, même si on y pense naturellement. On compte sans vérifier plus de dix disques. Quant à Portal qui est aussi de la partie comme Bojan Z et Manu Codjia, se sont aussi des habitués. Seuls Edward Perraud et Thomas de Pourquery ne sont pas forcément liés directement au label.
On se dira qu'on est ici entre amis, entre musiciens de bonne entente. Un sentiment immédiat, qui ravive certains souvenirs de scène. Heureux spectateurs de la capitale Picarde venus se remémorer des souvenirs (« Colonel Skopje » a lui aussi trente ans et permet un magnifique dialogue entre Pourquery et Portal...) et assister à la joie de jouer d'un All Stars, où les claviers de Bojan Z tiennent une place de choix, celle du liant et de la couleur.
On est en terrain connu, mais pas dans des chemins ravinés par le passage. Le sextet n'est pas un exercice confortable, quand bien même ce soit une formule éprouvée par le contrebassiste.
Il faut être clair, il n'y a pas de concessions : Codjia rudoie de rock ses camarades dans « Mucho Calor », ce que Texier reçoit avec la jubilation de celui venu pour en découdre. Perraud ne fait pas que souligner l'écriture très fluide de Texier, toujours tourné vers un blues suggéré où viennent se greffer quelques teintes balkaniques ou africaines. Sur « Desaparecido », il vient apporter une forme de déséquilibre fécond, qui place les morceaux sur un fil ténu, mouvant et diablement excitant. Il y a du talent sur ce disque qui est avant tout une belle documentation d'une certaine idée du jazz, luxueuse sans être clinquante, virtuose sans être écrasante, symbolique sans être lourdingue. C'est un beau moment, un bon moment aussi. Nous nous sommes tant aimés.
C'est le propre des amours qui durent : il y a forcément de la lassitude durant toutes ces années. Mais il suffit d'instants heureux comme ce live pour tout raviver.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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