Voici le tombeau de Jacques Thollot.
Du moins dans sa forme musicale, petit détour baroque pour le plus musical de tous les grands batteurs européens. Jacques Thollot nous a quitté il y a trois ans déjà, et le moins que l'on puisse dire, c'est que sa musique et son aura sont des plus vivantes.
C'est ce que nous démontre Thollot in Extenso, recueil de musique, évidemment, mais aussi de photo et de textes qui nous font pénétrer par les sens dans l'univers de ce musicien formidable, attachante personnalité et véritable pont entre les générations. Un pont en forme de point de suspension, d'omniprésence et de disparition, pour une carrière qui s'offrit le luxe de passer d'enfant prodige à légende claire-obscure en quelques décennies.
Une histoire qui nous est conté ici en plusieurs étapes allusives et un bel entretien mené par l'ami Jean-Jacques Birgé et qui fait replonger dans les premiers clubs de Thollot, aux côtés de Bud Powell perclu d'alcool et d'un Dolphy plus immense encore que ce que l'on raconte.
En musique ensuite où l'on perçoit un amour furieux et bondissant dans cette version de Tenga Niña joué en 2011. Thollot s'adjoint pour ce quartet les services de Claude Tchamitchian, Tony Hymas et Nathan Hanson, tous trois formidable dans cette approche plus urgente et écorchée qu'elle ne l'était sur l'album mythique du même nom. La base rythmique Tchamitchian/Thollot est belle, lumineuse et limpide. Elle coule de source mais ne s'éloigne ni des rapides, ni des cascades qui sont dans tous les chorus d'Hymas, incroyable boutefeu de cette musique si plein d'énergie.
On en aura moult exemples émaillés au gré de ce disque, mais "Quand le son devient aigu, jeter la girafe à la mer", avec ce dialogue quasi martial puis de plus en plus fluide entre Hymas et Thollot est sans doute l'un des sommets de la présence de Thollot sur cet album. Car sur les 21 morceaux que compte Thollot in Extenso, répartis en trois parties tel un exposé rhétorique, il y a de des invités par brassés, tous venus enregistrer pour l'occcasion. Parmi ceux-ci, des fidèles, comme Catherine Delaunay où le vibraphoniste Karl Berger, frappeur et mélodiste hors-pair.
Il ne faut pas croire que le disque est larmoyant. Ce sera mal connaître la maison nato qui a construit cet objet de manière forcément naturelle. On y retrouve des fidèles du batteur, comme Noël Akchoté ("Samedi à Vaucresson", étrangeté pleine d'acide) ou encore "5 hops" où Simon Goubert chausse ses cymbales avec François Jeanneau, Jean-Paul Celea et Sophia Domancich.
On a vu attelage moins royal.
C'est surtout à l'impeccable mélodiste et à la douceur intrinsèque de son jeu que Thollot in Extenso rend hommage. C'est sans doute "To Neneh by Don From Jacques" qui remplit le mieux ce contrat. Pas seulement parce que c'est l'un des plus beaux morceaux de Thollot. Aussi parce que le duo entre le vibraphoniste Karl Berger et le cornetiste Kirk Knuffke est une merveille d'équilibre et de légèreté.
Une beauté fragile et un peu érayée qui vibre d'une vigueur qui ne craint jamais la mort. Merci nato. Et merci pour tout, Jacques Thollot !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir... 

02--Girafes