L'image sur la pochette, grainée de points noirs qui nous font hésiter entre la photo où la gravure représente, sur un ciel laiteux, une plaine désolée qu'on imagine battue par les vents, à bien regarder les arbres, qui ploient sous la pression. Une forme de plénitude, d'immuable s'en dégage, malgré l'apparence hostile.
Nous sommes face aux éléments. Et ce sont ces derniers que le trio constitué du guitariste Fabrice Favriou, du multianchiste Jean-Luc Petit et Julien Touéry convoquent à force de sons, de coups de force et de masse bruitiste. Cette dernière, les improvisateurs s'acharnent à la sculpter. Pas à la polir ou à lui donner de joli atours. Non, il s'agit plutôt de l'entamer, de l'altérer grâce à des sifflements de anches et des éclats soudain d'électricité.
Dans les deux morceaux d'un album sans titre, comme pour mieux installer l'idée que le paysage est un titre sans parole, tout le travail d'organisation du son, de choc, de frottement s'apparente à de l'art brut, frontal mais tout sauf brutal.
Tout à fait naturel, comme les catastrophes savent l'être, inéluctable et sublime, jusque dans le chaos.
A l'écoute attentive, au casque, on arrive à distinguer les instrumentistes dans le maelström, même lorsque celui-ci se rapproche des limites de l'audible, qu'elle soit celle du silence ou des déflagrations. Dans « Au coucher de l'éclair », dénomination étrange qui évoque le calme après la tempête, le ronflement grasseyant de la clarinette contrebasse se mélange aisément avec le grondement sourd, lointain mais menaçant de la guitare électrique. Le piano de Touéry, qu'on ne connaissait que trop peu dans ce genre d'exercice très improvisé, semble tinter en retrait, mais en y prêtant attention, on remarque qu'il s'amalgame à l'ensemble comme pour prolonger les sons, leur donner de l'épaisseur, à la manière d'un fusain. C'est un travail d'équipe, une dynamique collective, mais chaque membre est facilement identifiable, chaque pièce de la mécanique inexorable agit dans la lumière, au risque que celle-ci ait parfois l'aveuglement des flashs
C'est exactement ce qui se passe dans « La fièvre nous dénombre ». Ce premier morceau qui comme son suivant se déroule en plus de vingt minutes, dévoile une atmosphère lancinante, répétitive. Angoissante même parfois lorsque la guitare chamboule un souffle de sopranino aux franges du silence ou au contraire lorsque quelques stridences viennent perturber une construction piano-guitare à la rythmique presque industrielle qui fera songer de loin en loin au MilesDavisQuintet!.
Jean-Luc Petit, également dessinateur, est un homme des profondeurs, nous l'avions écrit. On sait désormais que c'est un homme de l'ombre.
On pourrait jouer sur les mots, puisque depuis 33 ans et son premier album avec Etienne Rolin, le musicien est un artiste des marges, de ces belles marges qui ont quelques chose à exprimer et à ressentir. Mais l'ombre dont il s'agit ici, c'est cette frange noire qui occulte la lumière et est la raison d'être de cette dernière. La lumière, ici, ce sont ses complices d'un soir, au Carré Bleu de Poitiers. Elle est souvent crue, directe, éclatante, notamment dans la dernière partie de l'album.
Elle est parfois tamisée et sournoise lorsqu'elle est mouvante comme si elle passait dans le tamis naturel dessiné par les feuilles d'un arbre.
A l'écoute attentive de ce disque, on s'aperçoit que le paysage sur la pochette du disque paru naturellement chez Fou Records pourrait être une image de notre cerveau. Un scanner aux prétentions figuratives. Nous sommes cet arbre ballotté par les vents, couché par le courant dominant, vautré par le chemin des éléments. Nous sommes cet arbre qui plie, bien sur, mais qui ne romps jamais. Et qui, au delà, s'accommode parfaitement de sa situation.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

08-Ah-Vals