Dans le cœur et les tripes. Sous le capot, dans le secret du mécanisme, au plus près des rivets, dans la poussière des engrenages sur la feutrine des mécaniques de précision. Voilà où se situe la rencontre franco-portugaise entre Eve Risser et Marcelo Dos Reis. Entre le piano et la guitare. Entre le bois et les boyaux, puisque les instruments sont on la même structure alchimique.
Reste à savoir ce qu'on en fait. Assemblance ou Ecartèlement ?
Comptons sur nos deux improvisateurs pour connaître la direction. La confrontation est inédite, mais elle est naturelle : il est question de communauté générationnelle et artistique. Envisager la Eve Risser des Pas Sur la Neige et de Fenêtre Ovale avec le Dos Reis de Pedra Contida et de Concentric Rinds, c'est déjà cartographier sur quel terrain aura lieu la rencontre. Une rencontre sans filet, à la fois douce et écorchée.
On peut légitimement se dire que Dos Reis est en ce moment partout. Depuis le début de l'année, ne serait-ce pas au moins le quatrième album ? Est-ce sérieux ? Les questions plus globales sur l'insatiabilité du lusitanien sont vite balayées par l'engagement de la musique et la puissance de ce corps à corps.
Deux musiciens se sont trouvés. Ca valait donc le coup de se disperser en amont.
Dans l'urgence d'un morceau comme « Water Clock », alors que la guitare s'affole et que le piano grogne, renâcle sur quelque objet qui donne à force de heurts une trajectoire courbe à la course, rien n'est si simple. Tout se règle à l'instant, sans prévision ni chaos, comme la pondération des montres molles dont la logique se désagrège mais reste implacablement régulière et pointilleuse, jusqu'à garder des points de repères, des sentences parfaitement alignées même lorsque les instruments semblent s'atomiser en de multiples discours, se chevaucher et se télescoper sans jamais s'interrompre, avec un art fascinant de l'évitement et de la liberté (« Timewheel » et cette rythmique de caisse claire qui s'abat sur le clavier sans qu'on puisse en déterminer l'artefact.)
Piano et Guitare ne sont pas nus. Ils avancent plutôt dans leurs avatars augmentés, travaillé au gré du temps par des objets intrus d'apparence plus sculpteurs que mystificateurs : des feuilles, des pinces, des trombones, de la gomme plus ou moins adhérente... Et puis surtout une volonté de s'attacher à l'harmonie du geste et des fulgurances communes plutôt qu'à celle des sons. Cette dernière serait si superficiel quand il s'agit de travailler le derme, les nerfs et les vaisseaux sanguins nourriciers, tout ce qui permet à l'âme et à la sensibilité de s'exprimer sans se soucier du corps, en toute liberté.
Ecoutons « Sundial », magnifique entrée en matière où les notes suspendues du piano semblent sonner une heure perdue dans le lointain. Les tintements alentours, provenant des deux instruments préparés sont comme un brouillard qui monte, de plus en plus impénétrable. Il y a évidemment une grande attention portée entre les deux artistes, quelques effleurements fugaces, des lignes brisées qui forment au fur et à mesure que la lumière s'affermit une trajectoire cohérente.
Dans ce nouvel album édité par le label portugais Jacc Records, les parallèles avec les horloges ne sont pas liés qu'à la magnifique gravure de la pochette ou à la mécanique de précision précédemment évoquée. On se souvient de Fail Better !, un disque en quartet de Dos Reis sur le même label qui montrait une autre tocante...
Ce dont il est question, c'est aussi d'un rapport au temps. On sait qu'il presse pour Dos Reis dont la volonté d'embrasser tout, tout de suite est forte et parfois troublante. Mais ce n'est pas de ce temps là dont il s'agit. C'est le Temps en tant que mesure impalpable mais faisant autorité. Concept abstrait mais on ne peut plus inscrit dans le monde réel. Particule soumise au jugement des hommes mais réputé impartial juge de paix. Eve Risser et Marcelo Dos Reis en sont deux maîtres implacables, ouverts cependant à toutes les mutations. Sur la pochette, les phases de la Lune suggère leur relation : la lumière et les ténèbres unis dans un même astre en perpétuelle révolution. Comme le piano et la guitare. Timeless est l'un des disques les plus époustouflants de cette année pourtant si riche.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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