Rien n'a changé depuis Nhaoul', c'est ce que nous suggère la "Balad" qui ouvre Habka, le second album du duo composé de Sarah Murcia et de la chanteuse et oudiste Kamilya Jubran. Rien n'a changé : rondeur et précision du jeu de la contrebassiste, qui éclaire d'une lueur de lune le chant profond et recueilli de la palestinienne.
On le sait depuis longtemps, il faut souvent, dans les projets aboutis, que rien ne change en façade pour que tout soit chamboulé. Aussi, Habka est différent sur un point crucial, à l'oreille, avant même de consulter la pochette où toutes les informations à notre disposition ; il s'agit du trio de cordes qui vient complèter la contrebasse.
Justement, il ne le complète plus, il le prolonge. Il étend le geste. Il ne lui donne plus seulement une assise, il insiste sur les reliefs, voire il les fore à dessein pour en modifier la texture, par une utilisation subtile de formes improvisées, d'appropriation de l'atmosphère et d'enrichissement de la formule délicieusement enivrante. On est tenté de trouver cela logique, tant la musique classique arabe n'a jamais laissé s'échapper l'improvisation. Mais pour cela, il fallait des improvisateurs de talent. C'est donc naturellement que violon, violoncelle et alto fut confié à trois quarts du quatuor Ixi
C'est sensible dans la "Suite Nomade 4", qui fait le lien avec l'album précédent. Une suite, plus erratique que les précédentes mais laisse plus de place à une forme d'imprévision et de liberté, avec l'alto de Guillaume Roy qui offre comme des plages de respiration au milieu du long morceau, se confrontant au chant de Jubran, empreint d'un certain vague-à-l'âme en ces mêmes instants. Murcia y répond comme un guide ; c'est elle qui est la boussole de ce convoi, pas celle qui décide de la direction, mais plutôt celle qui l'indique, maintient un cap que ses complices peuvent contester, mais jamais contredire.
Elle est là, elle s'impose.
Elle s'intègre quand il le faut à l'ensemble à cordes et sait le dépasser quand il en est besoin. C'est la seconde voix, le contrechant. Pas le coeur qui est indéniablement du ressort de Régis Huby et Atsushi Sakai. Ecoutons "Nouriya" qui est le véritable exercice d'équilibriste de cet album et certainement le moment où ce nouvel orchestre trouve son rythme de croisière. Sarah Murcia y est terrestre, solidement ancré dans le mouvement perpétuel créé par le oud et le trio. Un trio qui construit en temps réel un canevas dense, sophistiqué et en révolution permanente. Une énergie puissante mais apaisée par la chanteuse qui, l'air de ne pas y toucher, maîtrise et dirige son monde avec la jubilation de ceux qui usent d'une tradition pour bâtir une grande modernité.
Quelque chose de foncièrement universaliste, que le violoncelle de Sakaï habite d'autant plus facilement que le musicien, féru de baroque, a une véritable intimité avec le dialogue entre l'orient et l'occident. La musique entendu dans Habka se rit des frontières parce qu'elles sont ténues, mouvantes et sans grand fondement artistique. C'est une musique dédiée "Aux Enfants", sans doute tant elle est rêveuse, qu'elle conserve un caractère magique par sa gravité formelle qu'annule la légèreté de l'exécution. Encore une fois, Sarah Murcia et Kamilya Jubran nous offre un grand moment de belle liberté.
C'est un disque Abalone, n'en soyons pas surpris !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

06-Flêches