Float Upstream marque le retour, quatre ans après la première rencontre de ce quintet prestigieux cornaqué par le batteur Tom Rainey à un passage obligé. Ce n'est pas lui qui le dit, et la contrainte est douce, mais c'est le nom de son orchestre, Obbligato, qui le stipule. C'était également le nom du premier album où se retrouve la saxophoniste Ingrid Laubrock, de toutes les aventures communes avec le maître rythmicien, Kris Davis, pianiste qu'on pourrait elle aussi croire comme issue de la famille, Drew Gress, classieux compagnon de rythmique et enfin le trompettiste Ralph Alessi, aperçu récemment aux côtés de Tomas Fujiwara pour un remarquable Triple Double.
Plus qu'un orchestre, c'est un cercle intime, qui joue ensemble avec une télépathie avérée et se retrouve dans une sorte d'orgie collective lorsqu'il s'agit de s'emparer de "What is This Thing Called Love ?" bluette standardisée qui rend ici à l'amour toute sa part de tourment ; le piano frappe, la contrebasse court après une batterie volubile et irrésolue et trompette et saxophone ont retenus de l'amour toute sa dimension passionnelle.
Les atomes crochus peuvent griffer jusqu'au sang. C'est urgent, tendu, mais ce n'est pas non plus le chaos. C'est simplement une lecture du standard avec une posture contemporaine, qui relit sans couper les ponts avec la tradition.
Alors, Cole Porter outragé ? Pas vraiment, pas davantage altéré. C'est la contrainte évoquée plus haut, et qui était déjà celle du précédent album. Celle du passage obligé, du point de départ ou d'étape qui permet toutes les aventures. Un patrimoine commun à tous qui laisse exprimer beaucoup de douceur, comme en témoigne "What's New" qui offre à Alessi l'occasion de tenir une mélodie légère, vaporeuse, que Laubrock souligne de quelques pincements de bec, relief nécessaire qui donne à la batterie l'occasion de sculpter un spectre sonore très élégant avec une douceur sans précédent.
Autre nouveauté, c'est qu'il en est de même dans ce jazz que dans les langues (après tout, c'est la fonction du standard) : chaque exception à sa règle, qui n'en tolère pas d'autres. Ainsi "Float Upstream" est une improvisation collective qui semble percoler du reste, comme s'il en était la sève.
Voici tout ce qui change entre ce disque, également sorti chez Intakt et le précédent album : même line-up, même démarche, même déroulé hypee cohérent dans le choix des morceaux,, mais quelque chose de plus doux, de plus calme aussi.
Reprenons à notre compte la phrase de l'ami Nicolas Dourlhès sur Citizen Jazz : "les mélodies sont une circonférence dans laquelle le champ des possibles est ouvert". Elle est juste, parce que les cinq musiciens cède un peu de terrain dans ses expérimentation personnelles pour conserver une liberté collective. 
C'est ce qui fait la beauté intrinsèque d'un morceau comme "Béatrice" où la trompette d'Alessi, particulièrement en verve éclaire les pas de ses camarades comme pour retracer à sa façon un chemin déjà grandement balisé.
Ce chemin est tortueux, parfois à-pic, mais c'est une promenade de santé. On y déambule avec joie.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

03-Firefox