Puisqu'il est souvent question de fidélité lorsque nous évoquons Improvising Beings, puisque cela doit être l'un des qualificatifs les plus utilisés concernant le label, autant continuer sur notre lancée, et parler de Sylvain Guérineau qu'on avait pu entendre il y a un an en Quartet avec deux grands improvisateurs japonais et le contrebassiste Kent Carter, remarquable catalyseur d'énergie et organisateur des flux et des mouvements.
On ne sera pas surpris de retrouver Carter et Guérineau ensemble pour observer les couleurs de l'exil. Observer c'est bien le mot, puisque c'est autant avec les yeux qu'avec les oreilles que s'appréhende cette musique, aussi graphique et physique qu'elle sait être riche en émotion sonore.
Guérineau est graphiste, en plus d'être un saxophoniste ténor de renom, et cette approche graphique, charbonneuse par certains traits est omniprésente dans sa musique. Certes, son souffle a du grain, il charrie plus que le souffle, mais ce n'est pas uniquement cela. Il y a quelque chose de la matière dans l'alchimie entre le saxophone, virevoltant mais nullement aérien et une contrebasse qui se plaît dans l'épaisseur, dans le minéral, dans la consistance. La rencontre est en relief mais n'est jamais pesante. Elle a de la consistance mais est rarement imposante. Elle se faufile, ombre par-ci, donne du mouvement par là...
Elle est en constante remise en cause, tout en étant pleinement pesée dans chacun de ses gestes, et c'est bien ce qui fait sa force.
La couleur de l'exil, de « Black Elk » à « Swanp Music », elle parvient à être sombre et lumineuse à la fois. Profond oxymore duquel se joue les deux musiciens pour qui la brillante noirceur n'est pas une vue de l'esprit : écoutons « Crossing », et la calme déambulation du ténor qui en divers mouvements très ordonnés se laisse guider loin des chausse-trappes et des dévers que l'archet détail avec un goût certain pour les profondeurs.
L'échange entre Guérineau et Carter est délesté de toute urgence. Leur exil est mûrement préparé mais balloté par toutes les imprévisions. Ainsi le long « Couleur de l'Exil » est une série d'à-coup et de rebonds, comme des lignes brisées rehaussées de couleurs qui donnent au final un portrait très fidèle de la relation entre les deux improvisateurs, quelque chose de pur et de fort, où une pointe de nostalgie et d'amertume vient se glisser en toute fin de morceau, comme pour instiller quelques germes de doute, indispensables à toute improvisation.
Dans la grande liberté qui se déroule tant devant nos oreilles que nos yeux, on en viendrait presque à oublier, ou du moins à faire abstraction du poids historique et symbolique qui se joue. Dans le contexte très référentiel pour nos musiques que représente le si rare duo ténor/contrebasse, ce sont deux légendes qui font un pas de deux. Guérineau, c'est un des piliers du Free européen, qui sait manier la puissance sans la lester de dureté. Carter, ce sont de multiples collaborations de chaque côté de l'Atlantique, avec Lacy et Carla Bley comme avec Un Drame Musical instantané et le Spontaneous Music Ensemble. Même si la musique jouée ici a son propre univers, on ne peut s'empêcher d'imaginer une sorte de continuité, de dépôt de particules nourrissant l'improvisation ici aux couleurs de l'exil.
Une belle rencontre.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

06-Cocorette