La filiation est chose importante, et elle se manifeste à tout âge, mais elle se révère souvent lorsque le temps passe. Joe McPhee approche des 80 ans, et c'est sans doute l'occasion d'aller à la recherche des origines, de fouiller dans les rhizomes du passé pour regarder dans le rétro... Même si le multisoufflant n'a pas fini de nous étonner. On se souvient encore, il y a peu, de son magnfique album avec Rodrigo Amado.
Pour McPhee, sa filiation, sa pierre de rosette, c'est Clifford Thornton. Pourtant, la différence d'âge n'est pas énorme (Thornton est né en 1936) mais la déférence est sensible. C'est d'ailleurs au trombone à piston que le natif de New-York rend hommage à Philadelphie) avec une chaleur évidente dans le long "Sweet Oranges" qui donne son nom à l'album et se mêle joyeusement aux râles électroniques de Jean-Marc Foussat. Y naît, même, parfois, lorsque le son prenant, profond, presque montant comme un brouillard le laisse percer tour à tour avec Daunik Lazro.
Lazro est flamboyant dans ce concert enregistré pour le label NotTwo dans le festival allemand Konfrontationen de Nickelsdorf. Le thème est bien choisi, il y a effectivement confrontation entre les deux soufflant : une force intense de McPhee, bien appuyée par la batterie insatiable de Makoto Sato, et un heurt, une saccade, une pulsation qui s'attache au ténor de Lazro. Son jeu est comme une faille tectonique qui libère la lave électronique de Foussat qui démontre encore une fois son habileté à se fondre dans des cimats qui ne sont pas les siens, a priori, mais dans lesquels il se sait en parfaite liberté.
Les failles qui naissent du mouvement libère d'autre choses, parfois simultanées. Le cri, magnifique, de McPhee fait naître un blues primal, absolument brute, qui transporte le Clifford Thornton Memorial Quartet dans d'autres atmosphère, soudainement plus calme, voire taiseuses. Seul le drumming de Sato, d'une finesse rare, reste comme une transition où une persistence.
C'est la magie des oranges confites, chères à Thornton ("Sweet Oranges" est l'un de ses titres), d'abord une explosion de sucre, et une pointe d'amertume bienvenue où les deux soufflants font voix commune, sans rien perdre d'une certaine rudesse.
En quarante-cinq minutes, c'est une courbe ovoïde qui se présente devant nous. On revient souvent au point de départ, mais avec la sensation d'une révolution qui n'aurait rien de copernicienne. Dans le dernier quart d'heure du morceau, l'alto de McPhee, tout plein de scories, craque à l'unison avec les pierrailles chariées par Foussat.
"Encore", qui clôt l'album dans un "bis" est un concentré de tout ce qui précède, comme un jus de Sweet Oranges pressées, où une huile essentielle.
Un très bel hommage.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir

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