Alvin Curran est un légende plus ou moins méconnue.
Et pourtant, c'est un musicien majeur, créateur insatiable et formidable passeur dont la plupart des collaborations sont proprement étourdissante. Né à l'Ouest des Etats-Unis, attaché à l'Italie depuis le début des années 70, Curran est avant tout connu pour la création de Musica Elletronica Viva (MEV), une des formation d'avant-garde les plus prolixes dans l'appréhension des musiques électroniques, en collaboration avec Richard Teitelbaum (qui a de fortes connexions avec Braxton) et Frédéric Rzewski. Mais aussi Steve Lacy, George Lewis, Evan Parker pour la musique improvisée estampillée plus proche du Free Jazz ou encore Luc Ferrari ou le Rova Saxophone Quartet dans un registre plus contemporain.
Alvin Curran joue des claviers, mais on le retrouve également au schofar, cette trompe au son de bugle qui est sacrée dans la liturgie juive. On le retrouve également en charge de toutes sortes de dispositifs électroniques, comme générateur de son ou comme architecte en direct de la masse orchestrale.
Dans le présent Alvin Curran Fakebook - The Biella Sessions, on peut l'entendre notamment charrier des sons vintage ("Max'd Out") pendant qu'Alpio Carvalho Neto crie avec une sorte d'agitation intense dans un saxophone qui tenterait de maîtriser sa colère. Les interactions sont rares, il y a beaucoup de frottements, mais l'on remarque lorsqu'on y prète attention qu'il y a en arrière plan tout une texture rythmique complexe qui ordonne le propos qui n'a rien d'un chaos. C'est spontané, à l'évidence, mais dûment discuté entre les intervenants et doué d'une grande écoute collective.
On ne peut pas résumer plus simplement le propos de ce double album enregistré pour le formidable label italien Dodicilune qui sort toujours des disques surprenants, qui peuvent aller du jazz le plus sirupeux avec chanteuse au oeuvres radicales comme celle-ci où Curran s'entourent de musiciens sans concessions, comme le formidable tromboniste Giancarlo Schiaffini, figure de l'Instabile Orchestra qui apporte ici une sorte de tension permanente, mais avec une tranquillité désarmante. Prenons exemple sur cette "Séquence 1", où l'ensemble de l'orchestre (ajoutons l'excellent Sergio Armaroli au vibraphone) tente de déconstruire un jeu de coulisse fluide et précis dont Schiaffini ne déroge jamais.
C'est d'ailleurs la clé de ces cinq séquences, les plus douces de ce double disque, où le trombone est un pilier ("Séquence 3"). Le Fakebook de Curran est au départ un livre de partition autobiographique empli de souvenirs à jouer, comme d'autres ont des albums à colorier. Courtes saynètes, rarement miniatures mais toujours pleines d'abstraction, The Biella Sessions en l'occasion d'en jouer des morceaux choisis, parfois assez concertant malgré les choix aléatoires ("A Room in Rome").
C'est dans le second disque, où se trouve le long "The Answer Is..." que les choses prennent une tournure différente, très proche de la musique contemporaine avec moult collages, répétitions entêtantes et ruptures irrégulières. Il y a quelque chose d'assez fascinant de se pencher dans l'univers d'un monsieur né en 1938 qui balance des samples de rappers plus ou moins montés à l'enverspour donner à la musique un vigoureux coup de fouet. 
Une réussite.

01-Errance Bray