Retrouver un album du Megaoctet, c'est comme se replonger dans une bonne série : on reconnaît les personnages, leur bible est bien campée, il portent en eux toute une histoire mais au fil des scenarii, ils peuvent évoluer, s'infléchir, devenir progressivement autres. Globalement, les relations restent les mêmes et Andy Emler se pose comme le maître d'oeuvre à la fois central et très partageur. On avait pris l'image de mêlée de rugby dont le pianiste serait le 9.
C'est toujours d'actualité.
A moment for... le nouvel album de l'octet+1 le plus célèbre de l'hexagone est une belle mêlée ordonnée, qui pousse bien sur ses appuis et tient fort sur ses piliers que la batterie d'Eric Echampard et les percussions de François Verly. Sur l'intense "Stand up and... Blow, ce sont eux qui portent les boutoirs successifs des soufflants, les agrémentent et les enjolivent. On apprécie ainsi la longue prise de parole de Guillaume Orti et Philippe Selam au milieu des trouvailles des deux rythmiciens et des obsessions de la main gauche d'Emler d'aller visiter le plus profond de son clavier. Le morceau est conçu comme un défilé, non pas militaire mais plutôt comme une sensation d'avance rapide avec des ostinati qui bornent un chemin tracé.
Heureusement, pas à la règle ; à tout moment, dans ce morceau finalement assez court (à peine plus de cinq minutes, on a vu bien plus long du côté du Mega), l'un des membres peut s'arroger le droit de tout bousculer. De faire entrer l'orchestre dans son monde, à l'instar du dialogue impromtu entre Laurent Dehors et Laurent Blondiau sur le très structuré "Dirty Mood... So" où la contrebasse de Claude Tchamitchian et le tuba de François Thuillier offrent ce qu'il faut d'espace à Emler pour reprendre la main... Gauche, forcément, puisque ce sont les basses du piano qui sont souvent sollicitées. Un signe distinctif du jeu Emlerien, mais aussi une façon de conserver le fil, de tenir avec la bride légère un orchestre qui comme un bolide de course est réglé avec minutie pour offrir le maximum de sensation de liberté.
Et c'est peu de dire que ce disque paru sur le label La Buissonne et enregistré presque naturellement dans les studios du même nom par Gérard de Haro est un gage de liberté
Après des disques comme E Total ou Obsession 3, qui étaient des recueils de contraintes et de jeux musicaux, A Moment For... est un disque qui célèbre l'amitié entre les membres de l'orchestre, et leur façon d'évoluer ensemble. Il n'y a pas de règles, juste une volonté de donner du temps à chacun pour s'exprimer dans le cadre du collectif. Ainsi "A Moment For..." par sa justesse éponyme commence par une belle douceur à l'archer de Tchamitchian avant de laisser la place, dans un spectre semblable à Laurent Dehors. On a le sentiment que le mouvement passe d'instruments en instruments avec la fluidité et la grâce d'un exercice d'évitement. On en revient au rugby, décidément.
A Moment For... est un disque qui fête les 30 ans du MegaOctet. Cet orchestre est la matrice de tant de belles choses dans les grands orchestres européens que l'on ne peut pas oublier son tribut et célébrer chaque nouvel album, surtout lorsqu'il est, comme celui-ci d'une fraîcheur rare. On me dit dans l'oreillette qu'un DVD va sortir aussi...
Alors bon anniversaire, MegaOctet !

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