Il existe, paraît-il, une histoire africaine, sorte de dahu de la savane, qui consiste à demander à l'invité de passage si les zèbres sont noirs à raies blanches ou bien blancs à raies noirs. Et c'est une question légitime pour définir les ci-devant zèbres, David Chevallier et Valentin Ceccaldi, qui nous invitent à leur première rencontre rayées de cordes : est-ce un violoncelle marbré de guitare ou bien l'inverse ?
Nulle certitude d'avoir la réponse. Dans « Noir » qui ouvre l'album, les phrases itératives de Chevallier font vaciller un archet aux aguets. Mais dans « Irno » comme un miroir déformant, c'est le violoncelle qui cerne voire submerge une guitare devenue plus bagarreuse avant de fondre comme au soleil. Ce serait oublier que le zèbre, avant de se soucier de ses questions de robe est un puissant animal sauvage, farouche mais collectif, un état d'esprit qui semble bien correspondre à la rencontre de ces improvisateurs.
On pourra être surpris de voir David Chevallier revenir à la musique improvisée radicale, aux compositions instantanées, à la relation duale avec un musicien du Tricollectif qui aime cultiver sa propre liberté.
Ce serait bien mal le connaître
Cette liberté, Valentin en disposait déjà dans Marcel et Solange. On la retrouve dans « Blanc », long morceau central où l'on se calfeutre dans un silence à peine troublé par le bourdon du violoncelle. Ambiance brumeuse, propice au rêve qui convient également parfaitement à son compagnon, d'autant que des relais sont passés, imperceptibles, pour délivrer sa propre vision de l'instant. Au centre du morceau, c'est Ceccaldi qui fascine avec un pizzicati d'une grande pureté qui s'altère peu à peu. Plus loin, c'est une guitare pleine d'écho qui fait tanguer l'édifice.
On est loin ici des reprises de Björk avec des instruments baroques ou des revisites des standards avec un beau trio. Mais l'on reste cependant, à force d'impromptus comme « Ncbla », dans une approche contemporaine très réfléchie qui induit une nécessaire écoute profonde.
Ce n'est pas la première fois qu'on retrouve le violoncelliste dans une telle atmosphère. On se souviendra par exemple de Durio Zibethinus où chaque centimètre de l'instrument était une surface sensible susceptible de faire voyager.
Les paysages sonores visités par le duo sont bigarrés et vivants, même s'ils évoquent parfois l'aridité du désert où les plages monochromes (« Lancb »). Comme l'animal qu'ils incarnent, Ceccaldi et Chevallier sont fougueux et contrastés. Leur rencontre dans la banlieue nantaise réuni deux générations et autant d'approches et d'histoire qui trouve aisément un terrain d'entente. Le résultat est parfois rugueux, mais toujours un respect mutuel qui nourrit tout un album qui sort presque naturellement sur le label Ayler Records qui suit la carrière de Valentin depuis très longtemps déjà.
Le ton aventureux et sans concession est un moteur idéal pour faire galoper l'équidé rayé. « L'ombre du zèbre n'a pas de rayures », René Char est cité à l'intérieur de la pochette. De cette émulsion musicale, on ne saurait faire meilleure critique...

11-Le-Sonart