Au premier abord, l'exercice pourrait paraître casse-gueule.
Le contrebassiste Stéphane Kerecki, l'élégance incarnée en matière de contrebasse, convoque son quartet de Nouvelle Vague pour reprendre des grands succès de la French Touch. Entendons French Touch les morceaux de House filtrées des années 90-2000 qui dans la mouvance de Daft Punk ont conquis un bout de la sono mondiale et ravi les comptes en banque des majors, juste avant la débandade.
N'entendons donc pas les succès de boîte de nuit estivale de Guetta et cie, l'EDM n'est pas de mise ; la French Touch, c'était plutôt des Versaillais qui fantasmait le camping.
C'est tout de même très différent.
Donc, voici Kerecki qui adapte Air, Daft Punk, Justice, Phoenix et consorts avec des musiciens qui ont tous plus ou moins approché la musique électronique dans toutes ses formes : Le batteur Fabrice Moreau a travaillé avec Arnaud "Zend Avesta" Rebotini et Emile Parisien s'est illustré récemment avec Jeff Mills. Quant à Jozef Dumoulin, inutile de dire que son Fender Rhodes est depuis longtemps largement nourri aux artefacts électroniques. Un choix judicieux pour le "Sound Architect" Kerecki qui n'avait plus qu'à faire le plus dur : travailler des arrangements à travailler, incarner ces hymnes d'une génération, comme ce "Lisztomania" de Phoenix où la batterie de Moreau se lance dans toutes sortes de directions pendant qu'elle est couverte par les claviers de Dumoulin.
Bref, déconstruire, imaginer, scénariser des musiques avec une conception très éloignées des hymnes précédents. Ceux de la Nouvelle Vague française.
Evidemment, il y a des morceaux plus évidents que d'autres, ou du moins qui se prêtent davantage à l'exercice. Ainsi "Playground Love" de Air, avec sa mélodie identifiable dans l'instant est un thème que contrebasse et soprano s'échange avec une douceur et une fluidité rare. Mais les musiciens de Air sont pétris de rock progressif, de pop atmosphérique et des grands producteurs des années 70. Leur musique très cinématographique appelle ce genre de travail, qui n'est finalement que la quête d'un nouveau répertoire de Standards.
On ne perçoit pas autre chose lorsque la rupture se fait au coeur de "Harder, Better, Faster, Stronger" des Daft Punk. Il s'agit de s'approprier une musique et de la traduire dans le contexte du jazz. Lui oter ses références habituelles pour en faire un morceau où le piano martèle ses basses et où Kerecki et Parisien voguent librement sur le thème pendant que Moreau s'oblige à contourner le pied omniprésent dans la musique originale. C'est idem dans "Genesis" de Justice où le saxophone de Parisien créé une forme d'entropie qui va transporter le morceau ailleurs.
Dans l'univers du quartet.
Je ne sais pas si ça fait ça à chacun, mais lorsque j'écoute longuement et attentivement des machines industrielles, je perçois des harmoniques, j'imagine des sons... C'est un sentiment identique qui aggripe l'auditeur à l'écoute de French Touch, qui est un matériel de base davantage qu'un "hommage", et c'est tant mieux. La voie était étroite et périlleuse, mais Stéphane Kerecki s'en tire de main de maître.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

57-Albi