Depuis quelques années, le rebetiko, musique traditionnelle grecque que l'on peut étendre au sud-balkans (on peut y associer le sevdah yougoslave) est redécouverte en jazz, utilisée comme matériau premier de l'improvisation et de la relation entre les musiciens, terrain à défricher, rythmes dansants et tourneries riches, elles peuvent être désignées comme effet de mode, principalement en France, où le rapport à la musique grecque a toujours été très fort.
Mais certains musiciens, Stéphane Tsapis ou Odeia en tête on investi cette musique avec érudition et sans surfer sur l'air du temps. On peut désormais y ajouter le contrebassiste Yoram Rosilio et son Anti Rubber Brain Factory qui aborde le rebetiko avec la patience et l'écoute du collecteur. On n'en sera pas surpris, c'est avec la même démarche qu'il avait abordé la musique de ses ancêtres séfarades du maghreb. On s'en apercevra dans le magnifique « Ballos Smyrneikos Me Mane » où la guitare de Stef Maurin et la batterie d'Eric Dambrin règlent le ballet des saxophones, où on est heureux de retrouver Maki Nakano à l'alto, avec les fidèles Florent Dupuit et Benoît Guennoun.
Même en formation restreinte (l'ARBF n'est qu'un septet si l'on ne compte pas la chanteuse), l'orchestre de Rosilio garde la même philosophie. Elle consiste à aller jusqu'au noyau de la culture, jusqu'à l'âme profonde de ce blues balkanique et lui donner des ailes. Il ne s'agit pas de travestir ou de bousculer, ce que la contrebasse propose sur le traditionnel « Milo Kai Mandarini », dansant avec la voix magnifique de Xanthoula Dakovanou, c'est une transcendance. Des points reliés avec toutes les musiques libres qui sont aériens mais pas imaginaires. Le piano électrique de Paul Wacrenier garde l'ARBF les deux pieds plantés dans les balkans, et même s'il ne s'agit pas à proprement parler d'un disque de musique traditionnelle tant il y a une tension sur les formes, jamais le rebetiko n'est rudoyé. Il est léger, libre, volatile comme un alcool à l'image du traditionnel « Rampi Rampi » qui démarre dans son plus simple appareil pour gonfler en un exutoire collectif.
Xanthoula Dakovanou est pour beaucoup dans l'agilité de l'ARBF sur ces musiques des balkans. Elle a une voix et une interprétation magnifique. Ethnomusicologue, chanteuse réputée pour son approche de toutes les musiques des balkans, elle guide l'auditeur autant que l'orchestre. Sur « Bir Allah » qui ouvre l'album, sa voix évoque la grande chanteuse de Sevdah Ljiljana Petrović ; elle habite absolument cet album et incarne le pivot sur lequel toute la mécanique de Rosilio s'articule. Elle sème une graine que l'ensemble contribue à faire fleurir, éclats versicolores dans l'intense « Narguilovitchy », hymne libertaire composé en fin d'album par le contrebassiste, comme une sorte d'assimilation de ces Reinas del Mediterraneo dans sa propre musique. La tournée méditerranéenne n'est pas terminé : ce disque, consacré donc à la Grèce considéré comme le volume 1, ce qui laisse entendre qu'il y en aura d'autres, sur tout le pourtour. Autant dire que la hâte et l'excitation se mêle, tant la première occurrence est un excitant voyage.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

74-Tarn