C'est peut être tout simplement le disque que l'on rêvait d'entendre.
La saxophoniste allemande Ingrid Laubrock, installée depuis tant d'année à New-York qui se lance dans la musique orchestrale, contemporaine, avec une trentaine de pièces et quatre solistes, un quartet où elle côtoie des fidèles : Mary Halvorson, Kris Davis et Nate Wooley.
On percevait celà. Comment faire autrement. On l'entendait dans Ubatuba où la masse était l'ingrédient prégnant. On l'entendait dans Serpentines qui montrait tout en souplesse que le mouvement, la circulation entre les musiciens de l'orchestre était indispensable à l'expression de la musique de Laubrock.
Mais ici, dans les deux parties de Contemporary Chaos Practice, on prend la mesure de la richesse de son écriture, et surtout de la passementerie raffinée qui offre une place incroyable aux bois comme aux cuivres. Cela prend corps dans l'échange permanent entre la clarinette basse et le hautbois dans le premier mouvement, mais cela percole de chaque instant, de chaque mouvement avec une simplicité désarmante.
Les parties sont très écrites, mais les quatre soloists, Mary Halvorson en tête, jouissent d'une grande liberté. Dans le premier mouvement de la première pièce, sa guitare est instigatrice du chaos ; il pourrait y avoir dichotomie entre l'écriture et l'improvisation, une sorte de lutte bipolaire. On découvre une facilié déconcertante chez Laubrock pour naviguer entre ses deux mondes, voire de les laisser s'entrainer à la manière d'un jeu d'écrou.
Ingrid Laubrock travaille depuis des années maintenant avec Anthony Braxton. Cela s'entend à de nombreuse reprises, notamment dans "Vogelfrei", la dernière pièce, avec ce travail très en profondeur, aux franges du silence où les voix sont suggérées avant de prendre leur part. Le choix des musiciens, voire des chefs (C'est Taylor Ho Bynum qui dirige "Vogelfrei") y est pour beaucoup. On retrouve ainsi dans un orchestre très féminin des musiciens habitués de Braxton, comme le tromboniste Jacob Garchik, le tubiste Dan Peck ou encore (outre les solistes évidemment) la chanteuse Kyoko Kitamura.
Braxton est une référence majeure, parce qu'il s'impose dans le dialogue entre les grammaires musicales, mais il n'est pas le seul compositeur influent. On peut songer à Ligeti aussi, dans cette poésie de l'infiniment petit qui se nourrit notamment du travail des percussions.
Ce morceau a figuré dans le catalogue de la Tricentric, mais il semblait pertinent de le confier à ce disque uniquement, tant il résume le travail d'Ingrid Laubrock, qui n'en finit pas de maturer. Un matériel d'apparence austère qui n'en finit pas de s'embraser, à l'image de la seconde partie de Contemporary Chaos Practice qui a des atours de Stravinsky mais où à chaque instant on imagine que la moindre brisure peut tout renverser.
Le feu sous la glace.
L'enthousiasme qui étreint à l'écoute de ce disque paru chez Intakt Records ne fléchit pas. Il a la puissance de ces disques à tiroir où l'on découvre sans cesse de nouvelles pistes, de nouvelles ruptures et de grandes richesses.
Un coup de maître.

Et une photo qui n'a -presque- strictement rien à voir

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