Elle nous avait caché ça.
C'est le premier réflexe que nous avons en ouvrant le luxueux nouvel album de Naïssam Jalal et que le piano de Leonardo Montana s'égraine, doucement, détaché de toute sorte de lien terrestre, à peine retenu par les cordes qui claquent de la contrebasse de Claude Tchamitchian pendant que Naïssam cherche à s'envoler, à prendre du champs dans le magnifique "Al Leil", d'une douceur sans pareil.
Lorsqu'elle trouve la brèche, c'est une musique chargée de ses années passées au Moyen-Orient qui s'échappent, mais qui ne s'enferment jamais dans une identité. Elle souffle sur des braises à peine éteintes. Fini la révolte de révolte de Osloob Hayati ? Plutôt mourir ! Non, sur le chemin d'étoile de Quest of The Invisible, la colère se ressource. Elle cherche une sorte de paix intérieure qui permet de ne pas se perdre en combats inutiles.
Elle nous avait caché ça, vraiment ?
Depuis des années, la flûtiste, pour peu qu'on ne l'ait pas rangé un peu trop tôt par habitude, négligence ou fainéantise dans cette musique du Monde, propose un jazz pétri de traditions et d'un certains mysticisme. Certes, elle utilise le ney en surplus de la flute, ses notes s'échappent dans des gammes qui traversent la Méditerranée, mais elle affirme une énergie et une universalité qui évoque tout autant Pharoah Sanders que l'AACM. Et dans la psalmodie toute douce du morceau "Le Temps", une figure soudain évidente, un trait doucement appuyé de Coltrane.
Tchamitchian et Jalal se sont trouvés. Ils s'accompagnent, ils se bercent tout les deux. Le contrebassiste est attentif, à l'archet comme en pizzicati à toujours enrober, compléter, donner de la profondeur à une flûte absolument libre de ses pérégrinations, de ses contemplations et d'une certaine joie du mysticisme. Surtout lorsqu'elle vocalise dans sa flûte, ce pourquoi elle est aujourd'hui l'une des plus douée. Montana n'est pas là non plus pour le décor, mais dans "Ivresse", où l'on serait fou de ne pas songer à Omar Khayyam : "La nuit n'est que la paupière du jour". Discret au départ, le pianiste emporte ses comparses dans une autre dimension, soudainement plus colorée
Naïssam Jalal n'a pas trouvé la foi derrière un pilier. Elle ne s'adresse pas à un dieu, pas même à ses saints. Elle s'élève, cherche les atomes invisibles d'un monde du sensible, notamment dans le mantra de "Al Reda", alors que le grand Hamid Drake a rejoint le trio dans une belle osmose et s'amuse à faire vibrer les basses du piano. La flûtiste lâche totalement prise, entre chien et loup, dans le velours confortable de l'ombre.
Certains appelle ça la contemplation, d'autre le mysticisme, mais lorsqu'on fait fi des mots, ne reste qu'une grande poésie du mouvement infime et de l'ivresse intime. C'est cette corde là que Naïssam Jalal parvient à toucher avec une beauté absolument universelle. La rencontre avec Drake est un moment suspendu, évident, et chargé d'un message pour l'avenir. Oui, Naïssam Jalal n'en n'a pas fini avec cette atmosphère et ces rencontres. Et c'est joyeux.
Conçu comme un album vinyle avec ses deux faces narratives, Quest of Invisible est l'un des joyaux les plus réjouissant de l'année. Même si l'on n'est qu'en mars.

01-Naissam_smalls