Ce solo est fort de symbole. Il en est souvent des soli, qui sondent les tréfonds de l'âme, mais celui-ci est particulièrement riche en signifiant.
Claude Tchamitchian seul à la contrebasse. L'image semble familière, c'est déjà la troisième fois qu'un disque paraît avec le musicien seul, une somme pour un artiste qui se met souvent au service des autres, voix particulièrement remarqué auprès d'Andy Emler ou plus récemment de Naïssam Jalal, tous les deux remerciés dans les belles notes de pochettes de ce luxueux album paru sur le label Emouvance, parmi les plus fidèles. 
S'il y a symbole, c'est parce que In Spirit est un tribut, sur les mêmes armes. "In Spirit", le premier morceau qui prend le temps de pénétrer l'âme est dédié à Jean-François Jenny-Clark, un ami et un maître trop tôt disparu. L'ensemble du solo est joué sur l'une de ses contrebasse, et il y a une sorte de temps suspendu, de respect des cordes, d'apprivoisement au sens le plus strict d'un instrument rare et chargé d'histoire.
Emplit d'une certaine rage aussi, d'une tristesse qui revient par vague, comme de vieux souvenirs enfouis?
C'est comme un passage de flambeau un peu tardive, tant l'évidence de la place centrale de Tchamitchian dans le jazz européen contemporain. Un relais plein d'humilité et de poésie qui perdure dans le bel "In Memory" où le double-archet apporte des sons puissants, profonds, avec beaucoup de nuances. Il fait corps avec un instrument ami, de quoi générer beaucoup de souvenirs et une nostalgie sans conservatisme.
Juste (é)mouvant.
Celui qui avait sorti le magnifique Another Childhood, et In Spirit lui répond, voire le prolonge, presque 10 ans après.
Mais Tcham a changé. Son jeu est plein, toujours : plein d'émotions, plein de couleurs, plein de lumière, aussi plein de douceur. Ce qui a changé, c'est un lyrisme qui estompe son jeu boisé pour se concentrer sur les cordes. C'est aussi une fluidité époustouflante à l'archet, notamment sur le final "In Life" où les basses puissantes s'ennamourrache de complaintes brillantes.
L'Arménie non plus n'est pas très loin. La contrebasse, il l'explique dans les notes de pochette, est accordé pour sonner à la manière du kamantcha, l'instrument traditionnel. Ce n'est pas sans rajouter de mystère à un album plein de réminiscences.
L'ami Denis Desassis parle de saisissement dans sa belle chronique pour Citizen Jazz. C'est cela. Tchamitchian nous emmène où il veut. I nous charme. "In Childhood" est une réponse directe à son précédent solo, ou plutôt un écho plus serein, qui n'en finirait pas de se répéter et n'aurait en même temps de cesse de se  renouveller.
Magnifique.

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