Il y a des instants comme ça où l’on se retrouve devant des œuvres, et on est un peu sans voix. Speechless, disent les anglo-saxons avec un sens de la synthèse qui les honore. C’est un peu ce qui se passe la première fois qu’on écoute le Black Monument Ensemble de Damon Locks.
Parce que plein de choses se passent en même temps, parce que c’est une œuvre aboutie et en même temps inclassable, parce que c’est furieusement politique et en même temps absolument esthétique et que quand les deux marchent ensemble (Together, we stand !) c’est absolument réussi.
Damon Locks est un artiste multiforme. Un touche-à-tout génial, comme on les aime. Il vient de Chicago, et on est tenté de dire, nécessairement. C’est un dessinateur, et un artiste électronique. Il mixait des voix venues des luttes pour les droits civiques et son projet c’est étendu, prenant des allures gargantuesques, avec chanteurs, danseurs, et Dana Hall à la batterie et au percussions, ce qui est, avec Arif Smith, le cocktail des rythmiques réussies : on se souvient du premier dans les Bridge Sessions avec Sylvain Kassap. Le second est une figure de Chicago dont on n’a pas fini de parler.
Ce que construit Locks est une cathédrale. Il utilise des pierres anciennes, reconstruit une flèche qui pointe droit vers le futur. Pour cela, il s’est entouré de six vocalistes et de la clarinettiste Angel Bat Dawid, qui signe par ailleurs The Oracle sur le label International Anthems. C’est sur ce même label que paraît aussi Where Future Unfolds, cet album qu’on se prend en pleine face, dans son entièreté, et qui porte en lui toutes les gemmes de la culture africaine-américaine sans pour autant se laisser enfermer dans une esthétique.
Ce n’est pas afro-futuriste, ce n’est pas mâtiné d’un style particulier, ça les effleure tous, comme pour les réveiller. Ou bien plutôt leur donner conscience que la lutte est nécessaire et que la musique est faite pour cela.
Quant à International Anthems, après les albums de Jamie Branch et de Irreversible Entaglements, il démontre qu’il est en ce moment LE label où tout se passe. Il y a d’ailleurs entre Camae Ameya et Damon Locks une convergence, même si les chemins pris sont différents. Quoique. A écouter le « Statement of Intent » original, on perçoit la même énergie. Elle renverse tout. La suite est plus douce, elle est surtout collective. On m’excusera sans doute d’avoir pensé un instant à Minnie Ripperton à l’époque Rotary Connection. I’m The Black Gold of The Sun….
Le Black Monument Ensemble est galvanisant. Il n’y a ni de la rage, ni de la spiritualité mal placée. Il y a surtout une énergie folle qui est loin d’être fossile. A l’écoute de « The Future ? », il y a surtout la question posée de l’unité et de la nécessaire exubérance des luttes qui passe par les cris de la clarinette, renouant avec une certaine tradition du Free Jazz. On pense à ce moment à Matana Roberts. Où en est-elle avec Coin-Coin ? Elle nous tarde, elle nous manque. Le Black Monument Ensemble remplit cette attente avec une puissance inattendue. On ne peut que s’en réjouir.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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