Coin-Coin sort du purgatoire.
Ou d’un état second, d’une période trouble où l’âme reprend ses droits, où la force se reconquiert, où elle fait à nouveau groupe, c’est ce que l’on entend dans les voix qui ouvrent « Jewels of The Sky : inscription », comme une descente au plus près de la terre. Pas de notions christiques, juste le moyen de camper dans la réalité, dans le mouvement, dans la bataille, dans le son profond et cathartique du saxophone alto.
Together We Stand, encore une fois. La révolte se relève, après s’être nourrit de ses racines. C’est la première impression du si attendu Coin Coin Chapter Four : Memphis, le nouvel acte du grand projet de Matana Roberts.
C’est peu dire que nous nous languissions. Depuis février 2015, et le solo River Run Thee, nous n’avions plus de nouvelles de nouvelles de Marie-Thérèse Métoyer et de ses avatars. Les douze chapitres prévus étaient-ils repoussés à plus tard ? Matana Roberts a pris le temps de la réflexion. Elle a laissé grandir ses histoires et les a sans doute laissé infusé dans la situation politique étasunienne actuelle.
La Coin Coin de Memphis ressemble de plus en plus à son interprète, elle raconte l’histoire de la grand-mère de Matana, ou du moins celle-ci prête ses traits à la pochette et incarne à elle seule la lutte et la défiance pour l’Humanité.
Le trouble de River Run Thee, ses boucles, sa plongée dans une intimité kaléidoscopique est devenu un pan de la mémoire, Roberts a retrouvé une certaine colère, qui s’exprime à merveille avec ses musiciens et ses invités, à commencer par le tromboniste Steve Swell, avec qui elle engage un bras de fer dans le puissant « As Far as Eyes Can See », où le batteur Ryan Sawyer fait merveille. Il y a de la beauté dans ce chaos, et beaucoup de poésie.
Plus tard, cette tension libératrice reste la même, Pas seulement parce qu’à la toute fin de « Trail of The Smilin Sphinx », Matana Roberts déclame, fait rouler ses mots comme des cailloux qui volent face à la mitraille, mais parce qu’il y a dans la ligne sinueuse des guitares (Hannah Marcus et Sam Shalabi) comme une route tracée vers la confrontation.
Nous sommes dans le langage du free, et pourtant, lorsque Marcus se saisit de son violon (enfin de son « fiddle », pour bien marquer la dimension populaire), c’est tout une dimension folk qui s’introduit dans l’univers de Coin Coin.
Il y a les danses autour du feu, ce pas celui du K, c’est celui, plus prométhéen, de la liberté.
Il y a une exubérance débordante dans ce disque, quelque chose qui vient directement de Mississippi Moonchile, une chaleur qui irradie malgré la noirceur, et une profondeur qui vient tant de la contrebasse structurante de Nicola Caloia que du vibraphone de Ryan White. La force de Coin Coin et de Matana Roberts, dont l’ombre s’aligne de plus en plus à celle de son personnage. On le comprend dans le beau « Wild Fire Bare » où elle se répond par overdubs, avant de jouer avec Swell de la puissance d’une fanfare cabossée sur Fit to be Tied ».
Memphis est un temple de la Great Black Music. Roberts introduit des blues du fond des âges dans sa musique, les confronte, les plie à une nouvelle réalité, à de nouveau combat dans une triple posture : celle de la musicienne, de la conteuse et de l’ethnomusicologue
Puis elle nous cueille.
Retour à la voix sur « Her Mighty Waters Run », avec un cœur pour l’accompagner, sur le mode altéré des Calls and Responses. Si les larmes vous viennent, laissez-vous aller. C’est le centre de l’album, il palpite comme un cœur. Il a fallu le premier tiers de l’histoire pour arriver à une telle pureté. La suite est attendue avec impatience. Elle ne peut que nous faire rêver.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

12-Penne