Fred Marty est un phénomène, un habitué des duos, même si nous l’avions particulièrement apprécié en solo, avec cette approche très personnelle de la contrebasse, avec ses objets et ses morceaux de bois qui donne ce son si particulier à son jeu.
On se souvient d’un récent avec l’étonnante Irène Kepl, le revoici dans des terrains plus connus. Des amitiés, même, avec le trompettiste Nicolas Souchal, du collectif Musique en Friche, dont on est heureux d’avoir des nouvelles, après les avoir laissé en quartet avec des arbres et du vent.
Souchal, on le connaît bien aussi. Il est de ceux qui ont hissé le Pavillon Rouge chez Fou Records, et il fait partie de l’indispensable ARBF de l’ami Yoram Rosilio. Sa rencontre tout en Saillances avec Marty est donc de cette famille, libre, et intense.
Saillances est un disque qui porte bien son nom, qui aime les lignes de crêtes, les replis, les concrétions. « Telluriques » en est un magnifique exemple, pendant que la trompette malaxe l’air comme s’il s’agissait d’une glaise, la contrebasse tressaute, cogne sur différents objets posés là comme des obstacles propices au rêve. L’intensité varie, revient ou s’abandonne. Lorsque la trompette vocalise, c’est comme une sirène d’alerte, où une percolation vers de nouveaux espaces, défini peu à peu par un geste circulaire de l’archet. Ces espaces sont de pures chimères, mais ils prennent corps au fur et à mesure. Se densifient jusqu’à prendre corps, et surtout volume.
Il y a une vraie fusion entre les deux improvisateurs. Des lignes qui ne se contentent jamais d’être parallèle, même dans le plus doux « Répercussion » qui rebondit comme des gouttes d’eau salée dans une stalagmite. On est ici dans l’infiniment petit, dans une sorte de macrophotographie du son qui peut se permettre d’exposer tous les détails. Les cordes de la contrebasse vibrent comme de la chair ou du sable, chaque embrassade d’embouchure est un nouveau cratère.
Et donc une nouvelle montagne à gravir dans le microcosme
Mais il n’y a pas de volonté de destruction, ou de renversement de quoi que ce soit. Au contraire, il y a une construction naturelle, minérale, inexorable qui lui confère quelque chose de sauvage mais de nullement agressif. La musique de Souchal et Marty s’impose comme s’impose le vent, par sa simple présence. Voilà pourquoi, malgré l’apparent aridité des débuts, Saillances paraît si intime et doux.
L’ami Guy Sitruk sur Citizen Jazz parle d’une musique qui vieillit comme le bon vin. La métaphore est différente, le processus est le même : une construction patiente, qui ne doit sa finesse qu’à des détails en apparence invisible mais auxquels le duo décide de s’attacher dans des morceaux très courts dans lequel il fait bon plonger tête la première. Seul « Affins » est plus long, mais c’est un nécessaire processus de maturation. Elle est lente et drapée, comme une couche de sédiment. Archet et souffle s’étreignent, ne font qu’un et bourdonnent avec une grande douceur. C’est ce qu’il ressort de ce beau disque, qui vous happe totalement.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

08-Penne