Onze ans, c'est court et c'est long, c'est surtout un chiffre miroir, parfaitement géométrique, qui sied à merveille à la musique de Benoît Delbecq. Onze ans, c'est le temps qui nous sépare de Circles & Calligrams, album solo marquant du pianiste qui aime à préparer son piano, à travailler au corps méticuleusement le son par des objets. The Weight of Light est sa suite, ou plus sûrement sa nouvelle mutation qu'un documentaire d'Igor Juguet nous montre avec une générosité qui nous place sur l'épaule du pianiste.
On aime tant Delbecq, que cette nouvelle annonce d'un solo, mûrement réfléchi, travaillé avec la rigueur qui le caractérise ne pouvait être qu'une fête.
Force est de constater que chache morceau, chaque pièce courte est un univers qui lui est propre, à la fois profond et très concis, réduit à son plus simple appareil, et qui parvient pourtant à offrir plusieurs lectures, comme autant de reflets et de brillance.
On reste passioné, dans le doc et dans le disque, par sa démarche et son travail qui implique encore la géométrie -le magnifique "Chemin sur le Crest" qui parvient à la fois à être sinueux et droit-, mais aussi la lumière.
C'est cette dernière qui est la matière première de The Weight of Light, et qui projette en quelques sortes la musique de Delbecq dans un plan nouveau, une troisième dimension qui irrigue différemment l'imaginaire, tout en gardant les traces d'un style tout à fait personnel et très évocateur : c'est le sujet de "Au fil de la parole", sans doute le morceau le plus pénétrant de l'album.
On reconnaît ce pas faussement hésitant qui caresse et tatonne dans ce tintement si particulier qui ne ressemble à nul autre et parle directement au coeur.
Dans le documentaire, mais aussi sur la pochette du disque paru chez Pyroclastic Records, on voit des formes, comme des mobiles, et Benoît Delbecq évoque Calder. Il y a les couleurs et les mouvements qui apparaissent ça et là, et qui suivent une logique et une construction remarquable qui sont propre au pianiste. Juste après "Au fil de la parole", c'est le magnifique "Anamorphose", rude et rugueux où Delbelcq travaille le rythme au plus profond, comme il le fait avec les objets au sein du piano.
On retrouve la même dynamique dans le morceau introductif "The Loop of Chicago" qui se nourrit de tout ce que Benoit Delbecq propose par ailleurs, le tout avec une élégance et une maîtrise rare. Les notes mates et etouffées du piano offrent à la fois des polyrythmies subtiles et ouvrent tous les imaginaires.
C'est un disque puissant et très personnel. On parle d'élégance, mais c'est la marque de fabrique éternelle de Delbecq. Weight of Light est un disque éclairant, dont on se repaît longtemps.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir

04-Antoine-Denis