Dans l’imaginaire collectif, le Blues fait référence à la terre, aux pieds bien campés dans la poussière. Mais qu’en serait il d’un « blues » des cieux ? La Litanie des Cimes répond assez facilement à cette question, avec une légèreté et une grâce qui tient tout autant de son instrumentarium que de la qualité des musiciens qui compose ce trio. La tête levée, dans les étoiles, et les pieds sur la crête. Entre ciel et terre, entre rêve et réalité, voici pour la vue que nous offre l’orchestre. A sa tête, le violoniste Clément Janinet que l’on avait tant apprécié avec son récent Danse ?. A ses côtés, deux orfèvres, avec le violoncelle soyeux de Bruno Ducret et la clarinette basse d’Elodie Pasquier. A l’écoute de « Gigue avec Steve », où Janinet renoue avec son goût certain pour la musique répétitive, on pense aux folklores imaginaires que la musicienne aime à manier avec une profondeur onirique omniprésente.

Car c’est le rêve qui guide ce petit trio de chambre. « Hanami » en est une autre parfaite illustration, où Bruno Ducret conduit avec douceur une de ces Japoneries d’Automne chères à Pierre Loti : des couleurs vives et une contemplation pleine d’orientalisme orné par un violon qui virevolte, comme ces fleurs de cerisiers qui se délitent et font la joie de l’Hanami. Tout ce premier disque de la Litanie des Cimes est consacré aux éléments. Ceux-ci ne se déchaînent pas, il ne renversent pas la table, même si le violon sait se faire torrentiel sur « Mauvais Temps », mais s’accommodent du temps qui passe et construisent de belles petites architectures fugaces, des mandalas musicaux fait d’un sable éphémère à l’image de « seconde méditation » où Ducret sert de fondations à un dialogue tournoyant entre violon et clarinette. Tout cela tourne car Janinet n’a pas abandonné la danse. « Valse » en témoigne, qui comme « Blues » ne touche pas terre, et ne s’ancre pas dans une réalité qui ferait atterrir l’auditeur.

Il y a effectivement quelque chose de séraphin dans la musique de la Litanie des Cimes. Mais le grand talent de Janinet, c’est de faire de cet instant angélique quelque chose qui n’apparaît jamais sucré, ou trop nacré. Il n’y a aucune préciosité dans cette musique, « Patte d’Oie » est pétris de musique populaire, sautillant sur les pizzicati de Ducret et la rigueur rythmique de Pasquier. En choisissant ces instruments, Janinet se rapproche le plus possible de la voix, et c’est sans doute ce qui permet à cette œuvre de s’incarner, d’être, instinctivement, entre ciel et terre, entre deux états et deux réalités qui font naître un vrai élan poétique. Ce n’est pas étonnant que le trio ait été sélectionné l’an passé dans Jazz Migration : le disque sorti chez Gigantonium raconte une belle histoire mais surtout a son identité propre, fruit d’un dialogue permanent entre les musiciens. La Litanie des Cimes est de ces disques qui peinent à quitter la platine car les images générées se renouvellent sans cesse, sans faire de bruit, à pas comptés. Une très grande réussite.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir

 

19-Quimper