Ouvrir un disque La Buissonne est déjà à lui seul un gage d’aventure et de qualité. Le label attaché aux studios de Pernes les Fontaines dans le Vaucluse, où sévit le grand  ingénieur du son Gérard de Haro, dont il conviendra un jour de tirer le bilan de son influence dans la qualité et la vivacité du son d’un certain jazz européen, multiplie les sorties de qualité, perlées, espacées, s’offrant le temps et le coup de cœur. Il faut se rendre à l’évidence, cette démarche éditoriale de la rareté et de la passion est certainement la plus payante en terme d’image et de qualité.
Pierre Diaz est un saxophoniste rare, même s’il a joué avec des musiciens comme Dave Liebman ou Michel Marre. Il s’est tourné vers la pédagogie, et trace sa route dans son Languedoc natal. Sa rencontre avec les trois musiciennes montpelliéraines du trio de Cordes Zephyr n’est pas nouvelle, et se mêle sur scène depuis de nombreuses années ; Delphine Chomel au violon, Marion Diaques à l’alto et Claire Menguy au violoncelle se sont embarquées avec Diaz dans une évocation sensible de la Retirada.
Cet épisode tragique de la Guerre d’Espagne est ce moment où, vaincus en Catalogne, les Républicains affluèrent en masse au col du Perthus et à tous les points de passage en deçà des Pyrénées pour se retrouver dans des camps qu’il faut appeler « de concentration » à Argelès ou ailleurs en janvier 39, en plein cœur d’un hiver terrible, dans le sud d’une France qui n’eut jamais le courage de prendre la défense de la République espagnole, scellant le sort de la guerre mondiale que de cuistres sophistes continuent à dater à Munich -les pauvres imbéciles-.
Jours de vent ne raconte pas l’Histoire ; il évoque l’exil à travers une musique qui se partage entre la couleur d’un espoir qui peine à s’éteindre et la flamme qui vacille dans les bourrasques de ce destin qui chavire les hommes. Tout commence « Le Lendemain matin », comme on se réveille d’une étrange gueule de bois portée par un violon vagabond. Le biotope du Trio Zephyr est l’errance ; il se balade entre les balkans et les rives sud de la méditerranée. Le trio, c’est un peu l’âme brigadiste et internationaliste de l’époque de la Retirada. Une Internationale de la nostalgie et de la carcasse du temps, qui s’empourpre soudain dans le magnifique morceau « Abuela » ou le saxophone toujours très clair et profond de Diaz, toujours absolument débarrassé de tout vibrato tire tout doucement Zephyr vers les fragrances d’un flamenco déchirant sur la perte et l’absence, dans les ruptures de l’Histoire. Et puis il y a le chant des joueuses de cordes, un chant plein de consonance et de sympathie avec les harmoniques de leurs archets ou des pizzicati texturant de Claire Menguy. Un chant à l'intérieur de la musique et d'une puissance inouïe...
Au fil des morceaux, comme dans les trois magnifiques photos d’archive, on comprend très vite qu’au-delà de la grande Histoire qui n’est ici qu’une toile de fond, il y a beaucoup de l’histoire personnelle du saxophoniste. Certes, on est troublé par les sons d'archives qui datent le propos plus précisément ; un propos d'exil qui reste d'une absolue modernité, et qui finalement ne tient pas à l'Espagne mais plus globalement à la difficulté d'être le tribut de l'Histoire. Il en résulte un jazz de chambre onirique et évocateur qui travaille les timbres avec beaucoup de précision. Il y a dans Jours de vent de la poésie et du lyrisme, qui vient de l’âme de l’exilé. Jours de vent conte par cette lente étreinte entre le saxophone et les cordes...
C'est juste magnifique.

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

07_Rose