Dès le titre de cette album, on sent une magie s'opérer.
Quelque chose comme une légèreté qui s'exprime avec d'autant plus de force qu'elle est portée par la mousseline de musiciens réputés pour leurs semelles de vent et leur capacité à s'approprier une atmosphère jusqu'à la faire absolument sienne.
Le trio composé par le saxophoniste Vincent Lê Quang, que l'on a pu voir récemment dans le projet Gunung Sebatu avec Vincent Peirani, le pianiste Bruno Ruder que l'on sait compagnon de route de Riccardo Del Fra, Magma ou Radiation 10 et de la divine chanteuse Jeanne Added n'est pas seulement remarquablement évocateur. Il se remplit de poésie.
Il y a une synergie, un équilibre plein de sérénité qui porte des couleurs franches sur des textes majeurs. En quelques mots, en quelques notes, en quelques phrases le trio dresse un paysage, une émotion, un moment qui oscille entre la rage de l'improvisation ("Strange Feeling" et les virulences sopranistes d'un Lê Quang en grande forme...) et des moments presque chambristes ("L'heure du Loup").
La pointe du triangle est porté par le pianiste Bruno Ruder, au jeu brillant et plein de résurgences stylistiques puisées auprès des légendes du jazz, comme Billy Strayhorn ou Duke Ellington, citées parmi les morceaux de l'album (on notera une ouverture splendide de celui-ci avec "A flower is a lovesome thing" de Strayhorn. On remarquera également une superbe reprise d'un standard de Mingus, "Reincarnation of a lovebird" qui démontre s'il en était besoin de l'élasticité de répertoire de Jeanne Added.
La relation entre le saxophone de Lê Quang, toujours entre l'équilibre sur le fil ténu de l'émotion profonde et un sens de la mélodie presque organique, et la voix d'Added, magnifique amalgame de rage et de fragilité toutes deux contenues ou éclatantes est la ligne de force de cet album. A travers l'ensemble des morceaux se dessine une complicité. Le piano plein d'abstraction de Ruder vient contempler réhausser ce tressage intime entre le soprano et la voix empli de textures subtiles dans une recherche constante de l'élégance poétique. C'est qu'il faut rendre grâce aux textes signés Cummings ou encore Yeats...
Yes is a pleasant country n'est pas seulement qu'un poème d'e.e. Cummings, ce peintre et poète américain du début du XXième aux textes pleins de couleurs et de regrets, dont l'errance syntaxique est pain béni pour n'importe quel musicien féru d'improvisation. C'est une invitation pleine de douceur, c'est monde qui se construit entre les mots chantés en anglais et une musique d'une grande finesse qui nous laisse rêveur et étonné. C'est un moment intime avec les musiciens à travers la poésie et son transport d'une rare délicatesse.
On ne sera pas surpris de retrouver le label Sans Bruit et l'ami Stéphane Berland derrière cette production intimiste et de qualité, cette entreprise de passionné qui seule arrive à nous faire accepter l'absence de support physique. Voilà plusieurs productions (To the Moon n'est qu'un exemple !) qui montre que la combinaison de musiciens porteur d'un propos et d'une personnalité pour sonder l'intime est une recette gagnante. En tout état de cause, Yes is a Pleasant Country est l'une des grandes claques de ce début d'année qui s'annonce être encore celle de Jeanne Added.
Ce n'est pas ici qu'on va s'en plaindre !

Et une photo qui n'a strictement rien à voir...

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